Focus sur …. L’espace extra-atmosphérique et l’Asie

Les programmes spatiaux en Asie

Avec les programmes indien, chinois, japonais et la montée en puissance d’acteurs privés, l’Asie s’est elle aussi lancée dans la course à l’espace. Mais le principe même des activités spatiales implique que la région peut être affectée par des puissances lointaines. Après avoir été l’enjeu politique, technologie et scientifique, avoir profité des programmes balistiques, le rôle de l’espace a changé en quelques décennies. Avec la croissance de la population mondiale et le développement des nouvelles technologies, l’espace offre aux sociétés civiles et militaires des moyens de communication, de navigation satellitaire, d’exploration scientifique, mais aussi d’espionnage, de guidage balistique, etc..

L’espace est donc devenu un enjeu sécuritaire comme tout territoire terrestre, la surveillance spatiale (Space Situational Awareness, SSA et Space surveillance and tracking, SST), la surveillance du domaine maritime (Maritime Domain Awareness, MDA), le renseignement, la surveillance et la reconnaissance (Intelligence surveillance and reconnaissance, ISR) devant être intégrés dans les stratégies de sécurité nationale. Il était plus facile d’observer à partir d’un Key Hole que d’un U2 quand les satellites restaient hors d’atteinte. Cependant, le développement des technologies anti satellite (ASAT) s’est accéléré ces dernières années. Aveuglement à partir de stations basées au sol, missiles, voire énergie cinétique, les méthodes se multiplient. En janvier 2007, la Chine avait détruit un satellite météorologique lui appartenant à plus de 800 kms d’altitude, les États-Unis ont fait de même, tout comme l’Inde récemment.

La militarisation de l’espace

Quant à la Russie, elle est soupçonnée par les États-Unis d’avoir procédée le 15 juillet 2020 à un test ASAT non destructeur d’une arme à énergie cinétique (qui n’utilise que sa vitesse et sa masse)[1]US Space Command, Russia conducts space-based anti-satellite weapons test, juillet 2020. [En ligne : … Continue reading tout comme la Chine en septembre 2008 avec le test de manœuvrabilité du microsatellite Ban Xing 1 déployé à partir du module orbital Shenzhou-7. L’Inde n’est pas en reste et procède, elle aussi, à des recherches sur les armes à énergie cinétique (KEW) et les armes à énergie (DEW).

Spatiodépendants, les États occidentaux tout comme les puissances spatiales émergentes peuvent donc voir leurs précieux satellites militaires, ou civil, détruits en orbite. Les différentes techniques ASAT, en plus de créer une masse de débris extrêmement dangereuse pour tous les acteurs spatiaux, ont ouvert un nouveau chapitre dans la course à l’espace. En 2001, Everett Dolman, dans son ouvrage Astropolitik, avait transposé dans l’espace la formule de Mackinder afin de souligner son importance : « Qui contrôle les orbites spatiales basses contrôle l’espace proche de la terre. Qui contrôle l’espace proche de la terre domine la planète Terre. Qui domine la planète Terre contrôle le destin de l’humanité ».

Congestion (22000 objets artificiels en orbite), compétition, et contestation sont donc les trois éléments qui peuvent définir l’espace extra-atmosphérique aujourd’hui et l’enjeu qu’un programme national autonome et performant représente.

Le défi de règlementer l’espace extra-atmosphérique

Le traité de l’espace de 1967 ne pouvait prévoir la multiplication des acteurs publics et privés aussi l’Union européenne tente depuis 2008 de réunir un large soutien autour d’un « Code de conduite international des activités extra-atmosphérique » (International Code of Conduct for Outer Space Activities, ICoC). Ce code devrait permettre de limiter le risque d’accident, de collisions et l’accroissement des débris spatiaux. Adoptée par l’UE en décembre 2008, une première version du texte a été présentée à la communauté internationale à Vienne le 5 juin 2012. Supervisés par le SEAE, trois cycles de consultations ont eu lieu entre 2013 et 2014 avant qu’une version ne soit proposée aux Nations-Unies.

Bien que ce code soit non contraignant, d’autres puissances spatiales proposent elles aussi leurs traités. C’est le cas de la Russie qui, avec la Chine, défendent le Traité de Prevention des armes dans l’espace et leur utilisation contre d’autres objets spatiaux (Treaty on Prevention of the Placement of Weapons in Outer Space and of the Threat or Use of Force against Outer Space Objets, PPWT). La Chine, seule, défend un traité qui limiterait la course aux armements dans l’espace extra-atmosphérique (Prevention of Arms Race in Outer Space, PAROS).

Pour que le code de conduite proposé par l’UE (ICoC) puisse être effectif, elle a besoin de glaner le soutien des Asiatiques. Le Japon a publiquement soutenu le projet depuis 2012[2]Ministry of Foreign Affairs of Japan, International Code of Conduct for Outer Space Activities, 2013. [En ligne : https://www.mofa.go.jp/policy/page3e_000027.html, consulté le 22 aout 2020]., mais, à l’origine, ce n’est pas le cas de l’Inde qui n’était pas opposée au projet, mais aurait aimé avoir son mot à dire sur la rédaction du texte. Aujourd’hui, tout comme les États-Unis, les positions convergent. Quant à la Chine et à la Russie, elles reprochent au texte d’évoquer à la fois les aspects civils et militaires de l’espace, l’ICoC ne devrait que codifier l’utilisation civile de l’espace et autoriser les États à pouvoir se défendre en utilisant l’espace extra-atmosphérique. Il y a une fracture très nette entre l’UE, l’Inde et le Japon qui souhaitent un code de conduite large et la Russie et la Chine qui veulent le cantonner au civil, s’autorisant ainsi à développer les technologies spatiales qui leur permettraient de se défendre…

Pour autant, vu la multiplication des débris, par l’utilisation classique de l’espace ou par les tirs ASAT, ainsi que par le nombre de satellites, une réglementation semble nécessaire. En 2012, le premier satellite équatorien a été détruit par des débris et en septembre 2019, un satellite de l’ESA a dû manœuvrer pour éviter un satellite américain Starlink[3]European External Action Service, SOS SOS SOS : Eu calls for ethical conduct in space to avoid collision an orbital debris, septembre 2019. [En ligne : … Continue reading, il y a donc une certaine urgence alors que d’autres programmes spatiaux progressent, comme ceux du Brésil ou de l’Iran, même s’ils ne pèsent pas encore dans la course à l’espace.

Aussi, en plus des États-Unis, de l’Inde et de la Chine, quels sont les acteurs qui pourraient peser dans l’espace indo-pacifique ?

Le programme spatial japonais, la Jaxa

Dès que cela touche à un domaine qui se rapproche des questions sécuritaires, le Japon ne dispose pas d’une grande latitude, c’est le cas de son programme spatial dirigé par l’agence japonaise Japan Aerospace Exploration Agency (JAXA) créée en 2003 sur le modèle de la NASA après une réorganisation du programme. Déjà, n’étant pas au cœur de l’intérêt national, il n’a pas le soutien étatique d’un programme russe, indien ou chinois.

Cela ne l’empêche pas de réaliser des performances technologiques de premier ordre comme lors des missions Hayabusa 1 et 2. La première, lancée en 2003, est revenue sur terre en 2010 avec des échantillons d’astéroïde, la seconde a été lancée en 2014 et doit revenir sur terre en décembre 2020[4]Japan Aerospace Exploration Agency, Asteroid Explorer Hayabusa 2. [En ligne : http://www.hayabusa2.jaxa.jp/en/,  consulté le 25 aout 2020].. Le Japon s’engage donc dans l’exploration de l’espace, profitant de son socle industriel et technologique réputé, atteignant, en plus d’astéroïdes, la lune et mars.

C’est au centre spatial Tanegashima que ses fusées L-4SL, M-3 jusqu’à H-2 sont lancées[5]Japan Aerospace Exploration Agency, Past projects-Satellites and Spacecraft. [En ligne :  https://global.jaxa.jp/projects/past_project/sat.html, consulté le 25 aout 2020].. De construction nationale, elles ont permis au Japon de lancer son premier satellite, Ohsumi, dès février 1970 et le premier satellite de radioastronomie HALCA en 1997. Les exploits scientifiques ont l’avantage de démontrer les capacités technologiques sans avoir recours au développement d’applications militaire susceptible de soulever des critiques de la part de ses voisins, la Chine en premier lieu. Mais le Japon doit également ménager son partenaire américain qui surveille de près ses activités. De plus, le programme doit faire face à de nombreux défis, un cout plus important de l’ordre de 20 à 30% par rapport au programme européen, un emplacement géographique peu adéquate et un soutien national limité.

La coopération entre la Jaxa et des tiers

En réponse à ces difficultés, la JAXA a privatisé en 2007 le développement du lanceur H-2A auprès de Mitsubishi Heavy Industry, initié des partenariats avec d’autres pays et abandonné le tout « 100% composant japonais ». Avec les États-Unis et l’Inde, la JAXA développe des programmes de surveillance SSA et MDA afin d’analyser son environnement immédiat et d’apporter un soutien à ses Forces d’Auto-défense.

Spécifiquement, pour le partenariat indo-japonais, c’est la convergence entre la Look East Policy indienne et la Japan’s Free and Open Indo-Pacific japonaise avec des objectifs qui se recoupent. Le premier, c’est leur dépendance aux lignes maritimes pour leur commerce et leur ravitaillement, le second, c’est la surveillance des activités chinoise en mer de chine méridionale. Un accord bilatéral sur l’échange d’information a été signé en 2018 et approfondit en 2019 tandis que les programmes ALOS et ResourceSat se complètent. De plus, ils travaillent chacun sur un système régional de navigation, l’Indian Regional Navigation Satellite System (IRNSS) pour l’Inde et le Quasi-Zenith Satellite System (QZSS) pour le Japon, mais les deux, là aussi, se recoupe géographiquement.

Avec l’Europe, la coopération est à la fois technique, scientifique et multilatérale. Scientifique pour les programmes d’exploration spatiale et les recherches sur le positionnement satellite, technique par le partenariat pour développer des composants commun et multilatéral parce que le Japon, nous l’avons vu, s’implique dans le projet européen d’apposer des normes applicables à l’espace extra-atmosphérique.

Le bureau de liaison de la JAXA en Europe, situé à Paris tout comme le siège de l’ESA (qui n’est pas une institution de l’UE), est un élément primordial dans le développement du programme japonais. En 2016, une coopération a débuté entre l’UE et le Japon, elle a débouché en 2017 sur un accord de partenariat entre le système japonais QZSS et le système européen Galileo. Parmi les États membres de l’UE, c’est avec la France et le CNES que la coopération est la plus importante, particulièrement dans le développement de satellite de communication. En 2019, le CNES s’est associé avec la JAXA pour apporter son expertise dans le programme japonais d’exploration martienne MMX (Japan’s Martian Moons eXploration) dont le lancement est prévu autour de 2024. Cet ambitieux projet doit permettre d’étudier les deux lunes de Mars, Deimois et Phobos, ainsi que de ramener des échantillons.

Les autres programmes qui peuvent peser en Asie

Le programme russe, l’agence Roscosmos

Sans revenir sur la période soviétique, le programme spatial russe a subi de plein fouet la dissolution de l’URSS, déjà en perdant son pas de tir. Les années 1990 furent difficiles, mais l’amélioration de l’économie russe à partir du début des années 2000 a permis une augmentation du budget de l’agence spatiale russe.

La priorité était de développer le système de navigation GLONASS et de remplir les obligations russes dans le fonctionnement de l’ISS, ce qui absorbait une grande partie de son budget. Plusieurs échecs en 2010-2011, dont la perte d’une fusée et de trois satellites de la constellation GLONASS, entraîneront la réorganisation de l’agence spatiale russe et la nationalisation de ses contractants privés. Ainsi, en 2015, Roscosmos regroupe la gestion du programme et la fabrication des satellites et des lanceurs[6]Portail officiel : http://en.roscosmos.ru/. Elle collabore avec l’ESA sur plusieurs programmes et c’est une fusée russe Proton qui a lancé la mission européenne Exo-mars en 2016.

Le programme spatial européen, l’agence spatial européenne

L’Agence spatiale européenne (European Space Agency, ESA) a été créé en 1975 après la fusion de deux entités l’European Space Research Organisation et l’European Launcher Development Organisation. Elle a la particularité d’être une agence spatiale multinationale, recevant une grande part de son budget de l’UE tout en n’étant pas une institution de l’UE. En 2004, la signature d’un accord de coopération entre l’UE et l’ESA avait pour objectif de définir une politique spatiale européenne cohérente.

Ainsi en 2007 sera publié un premier aperçu de cette politique qui doit profiter à la fois à l’ESA pour l’aspect technique et commercial et à l’UE pour l’aspect politique et militaire. Le Conseil européen avait pour mission de définir le programme spatial pour l’UE tandis que le Conseil des ministres de l’ESA répartissait le budget.

L’année 2016 marquera un tournant pour l’Europe avec la publication de la Global strategy et de sa composante spatiale. En octobre, la Commission européenne présentera la Stratégie spatiale européenne dans une communication et en novembre, le Plan d’action européen de la défense. C’est dans ce dernier qu’est évoquée la nécessité pour l’UE de posséder des capacités SST et des communications sécurisées afin de « garantir sa liberté d’action et son autonomie »[7]Commission européenne, Plan d’action européen de la défense, novembre 2016. [En ligne : … Continue reading.

Afin d’atteindre cet objectif, le budget de l’UE alloué à l’ESA pour la période 2014-2020 approchera les 16 milliards d’euros. En premier lieu seront financés les grands programmes comme Copernicus, observation de la terre ainsi que deux systèmes de navigation par satellite complémentaires, Galileo et EGNOS (European Geostationary Navigation Overlay Service). Le premier est global et réputé comme performant et sécurisé, le second se concentre sur la région européenne. Mais l’UE a également décidé en 2018 de créer une Agence pour le programme spatial basée à Prague en complément d’une autre agence (GNSSA), ce qui semble être en contradiction avec la volonté affichée de coopération entre l’UE et l’ESA qui ont officiellement des objectifs communs.

Doit-on y voir une volonté de la part de la Commission de ramener dans son domaine de compétence un aspect jusqu’ici intergouvernemental, d’autant que les membres de l’ESA ne sont pas tous membres de l’UE…. Paradoxalement, c’est justement cette particularité qui fait que le Brexit aura un impact limité sur l’ESA, Londres quittant l’UE, mais pas l’ESA. Il reste néanmoins à régler la question de son accès à Galileo, Bruxelles étant plutôt enclin à en interdire l’accès au Royaume-Uni tandis que l’ESA souhaite maintenir sa coopération avec les Britanniques.

De plus, malgré la volonté affichée en 2016, l’UE et la plupart des États membres restent focalisés sur une surveillance passive de l’espace (SSA) plutôt qu’active (SST) ce qui offrirait à l’Europe des capacités stratégiques d’un autre ordre : catalogage précis des satellites, recensement des débris et surveillance des satellites ayant un comportement suspect. À ce jour, seule la France a mis en place une capacité crédible SST avec le système GRAVES (Grand Réseau Adapté à la Veille Spatiale) activé en 2005[8]Ministère des armées, La Division Surveillance de l’Espace du Commandement de la Défense Aérienne et des Opérations Aériennes. [En ligne : … Continue reading auquel s’ajoutent les radars du Bâtiment d’Essais et de Mesures (BEM) Monge.

References

1 US Space Command, Russia conducts space-based anti-satellite weapons test, juillet 2020. [En ligne : https://www.spacecom.mil/MEDIA/NEWS-ARTICLES/Article/2285098/russia-conducts-space-based-anti-satellite-weapons-test/, consulté le 26 aout 2020].
2 Ministry of Foreign Affairs of Japan, International Code of Conduct for Outer Space Activities, 2013. [En ligne : https://www.mofa.go.jp/policy/page3e_000027.html, consulté le 22 aout 2020].
3 European External Action Service, SOS SOS SOS : Eu calls for ethical conduct in space to avoid collision an orbital debris, septembre 2019. [En ligne : https://eeas.europa.eu/headquarters/headquarters-homepage/67538/sos-sos-sos-eu-calls-ethical-conduct-space-avoid-collision-and-orbital-debris_fr, consulté le 24 aout 2020].
4 Japan Aerospace Exploration Agency, Asteroid Explorer Hayabusa 2. [En ligne : http://www.hayabusa2.jaxa.jp/en/,  consulté le 25 aout 2020].
5 Japan Aerospace Exploration Agency, Past projects-Satellites and Spacecraft. [En ligne :  https://global.jaxa.jp/projects/past_project/sat.html, consulté le 25 aout 2020].
6 Portail officiel : http://en.roscosmos.ru/
7 Commission européenne, Plan d’action européen de la défense, novembre 2016. [En ligne : https://eur-lex.europa.eu/legal-content/FR/TXT/PDF/?uri=CELEX:52016DC0950&qid=1598459887606&from=EN, consulté le 21 aout 2020].
8 Ministère des armées, La Division Surveillance de l’Espace du Commandement de la Défense Aérienne et des Opérations Aériennes. [En ligne : https://www.defense.gouv.fr/portail/dossiers/l-espace-au-profit-des-operations-militaires/fiches-techniques/dse-cdaoa, consulté le 21 aout 2020].
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