L’ASEAN et ses partenaires en Asie, une « centralité » bancale

Du fait des tensions récurrentes entre les États-Unis et la Chine, le rôle que peut jouer l’ASEAN en Asie est étudié de près. En effet, l’association doit composer avec le renforcement du concept d’indopacifique défendue par Washington et ses alliés tandis que la Chine, partenaire commercial indispensable pour l’ASEAN, y voit une forme d’endiguement dirigée contre elle. Ayant profité du premier sommet de l’East Asia Summit en 2005 pour définir son rôle comme central en Asie, elle risque de se retrouver prise au piège de deux pôles de puissance bien distincts.

La centralité de l’ASEAN, définition

En fait, il y en a deux, celle revendiquée par l’ASEAN qui veut garder un rôle central dans l’évolution et la définition d’une architecture régionale en Asie du Sud-est, comme elle l’a rappelé dans son rapport, Asean Outlook on the Indo-Pacific. Et une autre, la centralité de l’ASEAN qui se situerait elle au cœur du concept d’indopacifique cher aux membres du QUAD (États-Unis, Inde, Japon, Australie), deux centralités bien différentes. En effet, les pays membres de l’ASEAN sont divisés sur la conduite à tenir quant aux revendications en mer de Chine et les plus concernés se sont rapprochés des positions défendues par le QUAD. Ainsi, le Vietnam, qui fut la première destination étrangère visitée par le nouveau premier ministre japonais, les Philippines et l’Indonésie s’accordent pour défendre la libre circulation et le respect du droit international mis en avant dans le concept d’indopacifique.

Le défi à relever pour l’ASEAN est immense. Dès les années 1990, l’association fut à l’initiative de différents sommets, dont l’ASEAN Regional Forum en 1994 ou l’East Asia Summit en 2005. Désormais, au sein de différents sommets minilatéraux, elle doit ainsi s’accorder entre une ligne défendue par les États-Unis sans s’aliéner Pékin, et cela, dans un contexte de tensions sino-américaines et de diplomatie du vaccin, sans oublier ses divisions internes.

Afin de maintenir ce jeu d’équilibriste, elle multiplie la signature de partenariats dont l’appellation ajoute encore un peu de flou aux positions défendues par l’association. Si le terme de « partenariat stratégique » reste encore délicat à définir, il faut désormais composer avec strong partnership, develoment partnership et advance partnership en plus du classique strategic partnership. Voici quelques exemples tirés des communications de l’association, seulement pour le mois de mars 2021.

Les nombreux partenariats de l’ASEAN

ASEAN-France, Development Partnership

En septembre 2020, lors de la 53ème session du Foreign Ministers Meeting, il était convenu que la France et l’Italie deviennent des partenaires de dialogues de l’ASEAN afin de favoriser le développement des pays de l’association ainsi que le renforcement des Communautés. Le 4 mars 2021, lors d’une rencontre par visioconférence, le comité Asean-France Development Partnership Committee (AF-DPC) a été officiellement inauguré. Il doit favoriser le dialogue et la coopération dans différents secteurs dont l’assistance humanitaire, la biodiversité, la santé, les échanges entre peuple et la coopération sécuritaire…

Il s’agit de renforcer la coopération dans tous les domaines d’intérêts communs, de l’environnement à la cybersécurité. Ainsi, des domaines de coopération qui relèvent d’un intérêt stratégique sont désormais étiquetés au sein d’un partenariat pour un développement assez large qui fait suite à une relation déjà ancienne entre la France et les pays de l’ASEAN.

ASEAN-Chine, Strong Strategic Partnership

Si la coopération dans le cadre de l’ASEAN-China Year of Sustainable Development Cooperation est mise en avant à l’occasion de l’anniversaire des trente ans de l’établissement des relations, le cœur du partenariat reste la feuille de route définie pour le plan d’action 2016-2020. Elle implique une coopération dans tous les domaines, y compris politique et sécuritaire, avec des discussions sur la définition d’un code de conduite en mer de chine méridionale (DOC) sur la « base du consensus ».

Alors que le jugement de La Haye, qui réfute les revendications territoriales de Pékin, est contesté par la Chine, le respect du droit international est ainsi mis en avant. Et plus particulièrement celui de la Convention des Nations unies sur le droit de la mer (UNCLOS) adoptée en 1982 et utilisée par la Cour permanente d’arbitrage de La Haye pour son jugement. Dans le contexte des tensions entre Manille et Pékin autour du récif « Julian Felipe », c’est une position singulière…

ASEAN-États-Unis, Advance Strategic Partnership

Tout comme avec Pékin, la relation entre l’ASEAN et les États-Unis repose sur l’implémentation d’un plan d’action défini pour la période 2016-2020 autour de trois axes, la coopération politique et sécuritaire, économique et socioculturelle. Par une contribution aux dialogues régionaux soutenus par l’ASEAN, Washington place l’ASEAN au cœur d’une politique qui doit assurer la paix, la stabilité et la prospérité dans la région.

Ce fut l’occasion d’évoquer le partenariat entre l’USAID et l’ASEAN à l’origine de trois programmes phares initiés par Washington afin de renforcer l’ASEAN, PROSPECT (Partnership for Regional Optimization within the Political-Security and Socio-Cultural Communities), IGNITE (Inclusive Growth in ASEAN through Innovation, Trade and E-Commerce) et l’API (ASEAN Policy Implementation). Par ces trois programmes ambitieux, les États-Unis comptent bien peser dans la définition et l’orientation des actions extérieures de l’association. Tout comme le Japon même s’il a plutôt mis en avant la coopération au développement lors de la rencontre ASEAN-Japon qui s’est tenue le 23 mars 2021.

Ainsi, l’ASEAN souhaite établir des partenariats avec de nombreux acteurs même si ces derniers ont des agendas différents. Sans les tensions entre la Chine et les États-Unis ou que le contentieux en mer de Chine méridionale, l’association pourrait en profiter, mais les questions sur sa « centralité », risquent de nuire à sa crédibilité. Alors qu’elle doit une nouvelle fois composer avec la politique intérieure birmane, la question de sa centralité ne va-t-elle pas la mener à court terme à une forme de paralysie ?

Pour aller plus loin (en anglais) :

ASEAN Outlook on the Indo-Pacific

ASEAN, France formalise Development Partnership

Joint communiqué of the 53rd Asean Foreign Ministers’ Meeting

ASEAN, China reaffirm commitment to strong partnership

Plan of Action to Implement the Joint Declaration on ASEAN-China Strategic Partnership for Peace and Prosperity (2016-2020)

ASEAN, United States to advance Strategic Partnership

ASEAN, Japan reaffirm commitment to advance partnership

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