Relations bilatérales

Journal des tensions sino-indiennes

Tandis qu’une nouvelle négociation, la neuvième depuis l’affrontement de Galwan, doit permettre une désescalade durable des tensions sur la frontière sino-indienne, plusieurs éléments peuvent

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Journal des tensions sino-indiennes, le LaC qui cache la forêt

The Diplomat©

Il aura fallu attendre la neuvième rencontre, le 24 janvier, pour qu’un plan de désengagement soit défini, ceci afin de diminuer les tensions autour du Lac Pangong Tso et de mettre un terme à la plus grave confrontation sino-indienne depuis 50 ans. Néanmoins, le désengagement concerne principalement ce qui est désigné comme des « fingers » autour de la partie nord du lac, des saillies montagneuses proches de la Line of Actual Control.

Localisation des fingers, Pangong lake area and its eight fingers marked out, near LAC | Abhijit Iyer-Mitra

Une question de doigté

Dans cette zone, l’Inde situe la LAC au niveau du finger 8 tandis que la Chine situe la sienne au niveau du finger 2. L’été dernier, la construction par l’APL d’une route reliant le finger 4 au finger 8 sera une des causes du déclenchement de l’affrontement en 2020, son achèvement aurait de facto déplacé la LAC au niveau du finger 4, empêchant toutes patrouilles indiennes au-delà de ce point. Afin de reprendre l’initiative, des forces spéciales tibétaines intégrées à l’armée indienne avait pris possession en aout d’une hauteur sur la rive sud du lac pour anticiper un déploiement de l’APL dans cette zone.

Zone de tensions au Ladakh. The Print©

Le processus de désengagement

Dans un premier temps, les forces chinoises devaient reculer jusqu’au finger 8 tandis que les forces indiennes devaient se repositionner entre le 2 et le 3, la zone entre le 3 et le 8 servant de no-man’s land. Cela implique pour l’APL de démanteler les structures qu’elle avait construites à proximité du finger 4, soit une jetée, un hélipad et un hôpital de campagne et de se retirer dans leur base de Sirijap, une zone capturée par la Chine lors de la guerre de 1962. Pour leur part, les Indiens doivent se replier dans leur base de Dhan Singh Thapa à proximité du finger 3.

La surveillance est assurée par des drones et des images satellites, ce qui permet à l’APL de mettre en pratique de nouvelles techniques de surveillance ISTAR (Intelligence, surveillance, target acquisition and reconnaissance). Ce retrait au nord est coordonné avec un repli similaire au sud du lac et le départ des blindés de part et d’autre, ceux de l’APL ayant réintégrés la base de Rutog qui s’était développée à l’occasion de la confrontation.

Des conséquences locales…

Cependant, cette situation ne concerne que la zone du lac, cela ne signifie pas nécessairement la fin de la grave crise qui avait commencé en juin 2020 avec l’affrontement meurtrier de Galwan alors que justement, les forces indienne et chinoise étaient en train de suivre un plan de désengagement suite à de premières tensions en mai 2020. Malgré cet accord, les réactions indiennes suite à ce qui fut perçu par Delhi comme une tentative de coup de force de Pékin auront des conséquences dans la durée. Ce n’est pas seulement un retour d’expérience post-Doklam que l’Inde a mis en pratique cette fois, mais une stratégie dans la durée.

…mais surtout internationales

Après Galwan, et malgré sa dépendance économique vis-à-vis de la Chine, le gouvernement indien avait décidé de répliquer sur trois fronts : économique, diplomatique et militaire. Par des sanctions contre des firmes et des applications chinoises, par l’interdiction d’investir dans des projets d’infrastructures sur le sol indien et des menaces contre le déploiement de la 5G d’Huawei, l’Inde choisira de montrer sa détermination malgré les risques. Sur le plan militaire, elle maintiendra la pression au Ladakh en renforçant ses moyens terrestres et aériens tout en déployant sa marine en mer de Chine, se rangeant ainsi clairement aux positions défendues par les puissances occidentales sur la liberté de navigation dans cette région. Diplomatiquement, elle se rapprochera de l’Australie qu’elle invitera à l’exercice naval Malabar 2021 tout en signant un nouvel accord militaire avec les États-Unis. Ces derniers n’hésitant pas à accuser la Chine en octobre 2020 d’avoir profité de la crise sanitaire pour déployer 60000 militaires à la frontière sino-indienne.

Une victoire pour l’Inde ?

Ainsi, malgré le retour des troupes dans leur base autour du lac Pangong Tso, la fermeté affichée par l’Inde a clairement pesé dans le retrait des Chinois, mais ce n’est pas nécessairement une victoire pour l’Inde, car cela ne concerne qu’une partie de la frontière et, de plus, la Line of Actual Control n’est toujours pas définie dans cette zone. Pour un pays appréciant disposer d’une liberté d’action, cette situation condamne l’Inde à suivre trois directives :

– Redéployer son armée sur sa frontière nord et non plus contre le Pakistan ;

– définir avec ses partenaires du QUAD une stratégie économique qui limiterait l’influence commerciale de la Chine ;

– approfondir les liens économiques et militaires avec l’Occident ce qui jouera inévitablement sur son partenariat historique avec la Russie.

Un nouveau théâtre des tensions sino-indiennes, le Cyberespace

Selon un rapport récent, la Chine n’aurait pas attendu pour agir. En octobre 2020, les réseaux électriques de Mumbai et de l’État indien du Mahārāshtra avaient dû faire face à une importante cyberattaque qui avait provoqué plusieurs coupures de courant, dont une de deux heures pour la ville de Mumbai, la capitale économique indienne. Un rapport « indépendant » publié fin février par une entreprise de cybersécurité américaine, Recorded Future, avait désigné un groupe chinois, RedEcho, comme responsable de l’attaque. Les autorités indiennes et le Mahārāshtra State Electricity Board (MSEB) ont confirmé qu’une cyberattaque était bien à l’origine des pannes, mais sans désigner à cette heure de responsable, l’enquête officielle étant toujours en cours. Néanmoins, l’équipement et l’infrastructure électrique sont comme, dans de nombreux États indiens, d’origine chinoise ce qui soulève quelques questions, la cyberattaque ayant été facilitée par la présence de trojan horse.

L’Inde est donc elle aussi vulnérable dans le domaine du cyberespace, une précédente cyberattaque contre la centrale nucléaire Kundankulam Nuclear Power Plant (KKNPP) en 2019 avait mis ce risque en lumière. Attribuée à la Corée du Nord, le but était alors de dérober les plans de conception du réacteur. Le désengagement autour de Pangong Tso va dans le sens de l’Inde, mais, globalement, chacune des parties a abattu ses cartes dans ce jeu de poker menteur qui court depuis 1954. Galwan n’a fait que poser des limites à toute désescalade, une pacification très localisée ne signifiera plus une baisse des tensions sino-indiennes sur toute la frontière comme cela avait pu être le cas auparavant.

Pour aller plus loin (en français) :

Histoire des tensions sino-indiennes

 It’s all about economy … » ?, le commerce dans les tensions sino-indiennes

En anglais : 

Indian Defense Minister Outlines Ladakh Disengagement Plan

China dismantles jetty, helipad & other structures as part of Pangong Tso disengagement

Indians Seeing 60,000 Chinese Soldiers On Their Northern Border: Mike Pompeo

Despite disengagement, Chinese PLA enhancing intelligence, surveillance along Indian borders

China-linked Group RedEcho Targets the Indian Power Sector Amid Heightened Border Tensions

Maharashtra cyber police suspects cyber attack behind Mumbai power outage

 

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