Relations bilatérales

Journal des tensions sino-indiennes

Tandis qu’une nouvelle négociation, la neuvième depuis l’affrontement de Galwan, doit permettre une désescalade durable des tensions sur la frontière sino-indienne, plusieurs éléments peuvent

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« It’s all about economy … » ?, le commerce dans les tensions sino-indiennes

Economictimes©

Malgré l’affrontement sanglant de Galwan, la Chine est redevenue le principal partenaire commercial de l’Inde, devant les États-Unis qui occupaient cette place depuis 2018.

L’état du commerce bilatéral sino-indien

Pour l’année 2020, il s’est élevé à 77.7 milliards de dollars. Cependant, il faut mettre ces chiffres en perspective par rapport aux années précédentes. En 2019, le commerce bilatéral entre l’Inde et la Chine était de 92.7 milliards de dollars, en baisse par rapport à 2018, mais toujours marqué par un important déficit de la balance commerciale pour l’Inde avec près de 57 milliards de dollars d’importations en provenance de Chine pour l’année 2019.

Dans une tribune du Think tank chinois, Shanghai Institutes for International Studies, il est mis en avant que, malgré le blocage des investissements chinois en territoire indien ou l’interdiction de plusieurs applications chinoises, la part de produits chinois dans certains secteurs ne cesse de croitre. À l’exemple des smartphones vendus en Inde dont 77% seraient produits en Chine. Selon cet article, paru dans le même temps dans le quotidien chinois Global Times proche de la ligne éditoriale du pouvoir, l’Inde devrait s’abstenir de jouer sur le nationalisme et plutôt intégrer le RCEP, ce qui lui permettrait de soutenir à terme son programme Make-in-India et son économie qui avait perdu une part de son dynamisme, et ce, même avant la crise du Covid-19.

Si les propos ne sont pas surprenants, qu’en est-il de l’impact de Galwan et de la non-participation indienne à la RCEP ?

La relation commerciale sino-indienne post-Galwan

Après l’affrontement, les autorités indiennes avaient cherché à limiter les importations chinoises et, plus largement l’emprise des entreprises chinoises dans l’économie et la société indienne. Ce qui reste délicat à faire lorsqu’un seul pays représente 14% de vos importations comme c’est le cas avec la Chine en 2019. Le déficit de la balance commerciale avait été évoqué lors du sommet de Wuhan en 2018 puis à Mahabalipuram en octobre 2019 ou la mise en place d’un dialogue sur le sujet avait été décidée.

Le poids de l’interdépendance économique

Malgré la crise du Covid-19 et la fermeture des frontières, le commerce bilatéral sino-indien ne s’est contracté que de 15% comparé à la baisse de 32% de son commerce global. Plusieurs facteurs expliquent une meilleure résistance de leur relation commerciale, mais la dépendance de certains secteurs de l’industrie et des services indiens aux importations chinoises reste inquiétante pour l’Inde. On met souvent en avant les formidables capacités de l’industrie pharmaceutique indienne, mais, en 2019, les 2/3 des ingrédients nécessaires à son fonctionnement venaient de Chine tout comme 70% des composants électroniques, 40% des biens de consommation durables ou encore 40% du cuir. (Voir ici pour une analyse plus détaillée pour l’année 2019).

Si la fermeture des frontières, que ce soit en Chine ou en Inde, a fortement impacté l’économie et leur commerce, seulement 6.4 milliards de dollars pour les mois de mai et juin 2020, les appels au boycott lancé après l’affrontement de Galwan n’ont eu que peu d’effet. Malgré 87% des Indiens qui, quelques jours après, déclaraient vouloir boycotter les produits chinois, la loi du marché a vite repris ses droits, le cas de la fête de Diwali en est l’exemple même. Malgré des appels au boycott des produits chinois pour la fête des Lumières, 80% des lampes décoratives utilisées seront « made in China » et dès la réouverture des frontières, l’importation massive de matières premières pour son industrie pharmaceutique rendait caduque toute campagne de boycott, tout comme les exportations indiennes de minéraux, produits chimiques et surtout de fer et d’acier vers la Chine.

Les annonces post-galwan

Les deux économies sont donc fortement imbriquées et, outre des effets d’annonces comme l’annulation du contrat entre l’Indian Railways et une entreprise chinoise ou l’interdiction pour certaines entreprises indiennes de télécommunication d’utiliser des composants Huawei, il l’est, à l’heure actuelle, impossible pour l’économie indienne de se passer de la Chine. De plus, les produits chinois étant moins chers que les produits nationaux sur le marché indien, le chemin est encore long. D’autant que malgré les tensions commerciales sino-américaines, les firmes internationales rechignent à quitter le territoire chinois pour investir, par exemple, en Inde. Dans le cas de l’engrais, il est 76% moins cher en étant produit en Chine qu’en Inde….

Néanmoins, par des actions ciblées, le gouvernement indien s’attèle à identifier cette dépendance plus clairement et la corriger quand c’est envisageable. Par exemple, dans le cadre de la campagne Aatma Nirbhar Bharat (Inde autonome), les produits vendus par e-commerce doivent désormais mentionner obligatoirement le pays de fabrication, ceci afin d’identifier les produits chinois. Dans un secteur critique, celui des composants utilisés dans la production électrique dont 30% venaient de Chine, le gouvernement a drastiquement réduit leurs importations dans un souci de cybersécurité, tout comme avec divers produits comme les téléviseurs ou les climatiseurs.

Le cas du Regional Comprehensive Economic Partnership 

En novembre 2019, l’Inde a claqué la porte des négociations du RCEP, un vaste accord économique qui permet de faciliter les échanges, signé un an plus tard et qui regroupe des pays pesant près de 30% du PIB mondial et deux milliards de personnes. Couvrant les biens, les services, les investissements ou, entre autres, la propriété intellectuelle, le RCEP a pour but de simplifier les procédures douanières ainsi que l’approvisionnement des chaines de production. Le retrait des États-Unis d’un autre accord économique, le Trans-Pacific Partnership (TPP), renforça l’importance du RCEP.

Le retrait de l’Inde était motivé par des raisons économiques et géopolitiques. Économiques par crainte que le marché indien soit encore plus envahi par des produits chinois et géopolitiques en raison des tensions persistantes entre Delhi et Pékin. Ces mêmes raisons n’ont pourtant pas empêché le Japon et l’Australie, proches partenaires de l’Inde, de signer l’accord, appelant Delhi à reconsidérer sa décision afin de contrebalancer le poids de la Chine au sein du RCEP.

Sans rapport avec la Chine, l’Inde a connu également des expériences plutôt mitigées avec les grands accords économiques, type libre-échange. Si l’on prend les accords FTA avec l’ASEAN, la Corée du Sud ou le Japon, ils ont surtout accru le déficit commercial de l’Inde, un déficit déjà très marqué avec 11 pays signataires du RCEP pour l’année 2019. Le RCEP prévoyait l’allégement de 90% des droits de douane, ce qui pour l’Inde était beaucoup trop élevé. Elle souhaitait, selon les pays, des allégements allant de 42.5% (par exemple, Chine ou Australie) à 65% (Japon, Corée du Sud), loin des 90% prévus.

Ce retrait du RCEP ne fait pourtant pas l’unanimité parmi les économistes indiens. Malgré les difficultés rencontrées par le programme Make in India, la présence de l’Inde dans cet accord lui aurait permis de peser dans la définition du futur économique de la région et démontrer sa volonté de s’y impliquer, et pas seulement du point de vue du commerce. D’autre part, elle se ferme un vaste marché qui aurait pu être bénéfique pour les exportations indiennes, et donc le développement et la compétitivité de son industrie.

Aussi, dans ces conditions, le discours nationaliste que l’on entend en Inde et qui vise « à mettre la Chine à genoux » par un boycott des produits chinois n’est pas réaliste à cette heure comme le prouve l’importance de leur commerce bilatéral, et ce, malgré la crise sanitaire et le contentieux frontalier. Seul le succès de la campagne Aatma Nirbhar Bharat permettra de juger si le retrait du RCEP ou le blocage des investissements chinois en territoire indien après Galwan furent les bonnes décisions prises à ce moment-là.

Pour aller plus loin (en anglais) :

China’s Return As India’s Top Trader Blow Against Nationalism

China regains slot as India’s top trade partner despite tensions

India China bilateral trade make steady growth in 2019

China’s return as India’s top trader blow against nationalism

What an irony! Mainland China beats US to be India’s biggest trade partner in H1FY21

India’s reluctance in joining the RCEP — A boon or a bane in the long-run?

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