Introduction – retour sur le contentieux
Lors du sommet des BRICS qui s’est déroulé à Kazan en Russie en octobre 2024, le Premier ministre Indien Narendra Modi avait rencontré le Président chinois Xi Jinping. Cette amorce de normalisation entre les deux voisins n’avait rien d’anodine, elle faisait suite à des années de tensions, conséquence de l’affrontement de Galwan en juin 2020 sur la Line of Actual Control (LAC). Affrontement meurtrier entre patrouilles indienne et chinoise qui s’ajoutait à une liste déjà bien fournie de périodes d’extrême tension, de plus en plus récurrentes, autour du contentieux frontalier sino-indien (conflit de 1962, incidents de Chola–Nathu-La (1967), Sumdorong Chu (1986), Daulat Beg Oldi (2013), Doklam (2017) et Yangtze Mountains en décembre 2022.
En parallèle, les relations commerciales bilatérales se cessent de progresser avec des investissements chinois records en Inde qui commencent même à inquiéter le pouvoir central chinois. L’alignement de Delhi sur les positions américaines, la participation aux exercices du QUAD n’est pas fait pour rassurer Pékin. D’autant que les deux dirigeants adoptent une posture plus offensive que par le passé sur les questions de sécurité régionale, renforçant leurs infrastructures, leurs moyens militaires tout en modernisant leurs doctrines militaires respectives.
1ère partie – Les échanges bilatéraux, économie et diplomatie
Dans le contexte post-Galwan, qui a poussé l’inde à s’aligner sur certaines positions diplomatiques américaines et s’opposer à la Belt Road Initiative, les tensions frontalières n’empêchent pas le commerce bilatéral de progresser, 118.4 milliards de dollars sur la période 2023-2024[1], la Chine devenant le deuxième partenaire commercial de l’Inde après les États-Unis. Seul bémol, la baisse des IDE chinois en Inde au point d’inquiéter les économistes indiens qui ont joué les avocats de l’apaisement.
En juillet 2024, dans son rapport annuel, le ministère indien des Finances appelait à favoriser les investissements chinois afin de développer les chaines de production[2], il est plus intéressant d’exporter les biens produits en Inde que de les importer de Chine. C’est une manière de corriger l’important déficit de la balance commerciale entre Delhi et Pékin, en défaveur du premier. Cet appel du ministère est plutôt surprenant dans un contexte ou dans l’Inde de l’après-Galwan, les IDE chinois furent particulièrement encadrés, restreints et surveillés.
Reste que les positions des deux parties évoluent peu lorsqu’il s’agit de parler de normalisation, l’Inde souhaite mettre en avant la question frontalière, la Chine, la laisser de côté pour favoriser les relations commerciales. Cependant, la position défendue par Pékin ne l’empêche pas de tenter des coups de force sur la frontière et de relancer ponctuellement les tensions pour maintenir la pression sur Delhi. Dès les premières rencontres bilatérales post-1988, la question des frontières a toujours été minimisée du côté chinois.
En juillet 2024, lors du sommet de l’OCS à Shanghai, les ministres des Affaires étrangères indien et chinois ont admis dans leur communiqué de presse que la situation n’était bonne pour aucune des parties et que la relation devait être basée sur trois critères : Mutual Respect / Mutual Sensivity / Mutual Interest[3]. La Chine devant faire face à une guerre commerciale déclenchée par les États-Unis, le marché indien est donc vital pour son économie, ce qui la place dans une posture inconfortable. S’implanter en Inde pour contourner les barrières douanières développe le tissu industriel indien, favorisant ainsi l’émergence d’un concurrent sérieux. Le cas de la production d’iPhone met en lumière cette dichotomie. Entre 2020 et 2024, le nombre d’iPhone produit en Inde a été multiplié par 14 tandis que la part de la Chine dans la production de biens Apple diminue, de 100%, elle pourrait atteindre 50% dans un futur proche[4].
2ème partie – Les dernières tensions
Après le conflit de 1962, il fallut attendre 1981 pour une reprise du dialogue bilatéral ainsi qu’une amorce de dialogue sur le contentieux frontalier (voir l’historique du tracé ici) qui se matérialisera par la création des High Level Bilateral meetings, des rencontres censées être régulières entre civils, mais également entre des militaires indien et chinois au niveau de la frontière disputée (Corps Commanders’ meeting). En 1988, le manque d’avancées concrètes poussa le Premier ministre indien Rajiv Gandhi à laisser de côté la question frontalière et à se concentrer sur le commerce bilatéral, un Joint Working Group étant chargé de maintenir le calme sur la LAC.
C’est en amont d’une de ces rencontres qu’un incident eut lieu en décembre 2022 autour de Yangtze dans le district indien de Tawang. Sur cette frontière parsemée de crêtes, il est essentiel d’en contrôler les hauteurs et régulièrement, les deux parties tentent des coups de force pour s’approprier une hauteur, comme l’armée indienne le fit après Galwan autour du lac Pangong. Le 9 décembre 2022, 300 soldats de l’Armée populaire de libération (APL) profitèrent du brouillard pour franchirent la LAC et tenter de prendre position sur la crête afin de forcer les 50 soldats indiens qui s’y trouvaient à quitter la zone. Cependant, les services de renseignement indien avaient noté l’accroissement de l’activité de l’APL, ce qui permit le déploiement de forces de réaction rapide, ces mêmes forces qui renforcèrent les forces indiennes présentes sur la crête, poussant les Chinois à battre en retraite.
Cette tentative de l’APL est symptomatique du jeu de go qui se déroule dans plusieurs zones réparties sur toute la frontière, principalement au niveau de l’Arunachal Pradesh à l’Est et du Ladakh / Aksaï Chin à l’ouest (cf. cartes ici). Après l’escarmouche, il est fréquent que les commandants locaux se rencontrent pour faire baisser la tension et favoriser le désengagement des forces. Lors du sommet des BRICS en octobre 2024, les dirigeants indien et chinois avaient cet objectif en tête, car l’affrontement de Galwan, qui fit 20 morts côté indien et au moins 4 du côté chinois[5], avait entrainé la mobilisation de 50 à 60000 soldats de part et d’autre de la frontière.
Si les rencontres permettent de désamorcer les tensions, en trouvant un accord sur les zones de patrouille comme ce fut le cas le 20 décembre 2025 pour la région du lac Pangong, la situation reste tendue et le développement des infrastructures de part et d’autre fait plutôt penser à une Forward Policy 2.0 qu’a une volonté d’apaisement. L’interdiction de patrouiller certaines portions de la frontière ou la définition de zones réservées n’empêche pas le développement de mesures électroniques de surveillance.
3ème partie – Les infrastructures, une forward policy 2.0 ?
La topographie a poussé les belligérants à développer tout un réseau d’infrastructures pour déplacer et stationner leurs forces armées. En décembre 2022, le terrain de l’affrontement était situé à 5200 mètres d’altitude, mais il avait l’avantage d’offrir une vue d’ensemble sur les terrains contestés. Les premières infrastructures, de simples murs de pierre, y avaient été construites lors du bras de fer de Sumdurong Chu en 1986, murs qui seront utiles lors de la guerre du Kargil en 1999 puis en 2021.
Du côté indien, c’est après l’épisode du face-à-face de Depsang que Delhi se décide à développer les infrastructures à proximité de sa frontière avec la Chine. Côté chinois, c’est après Doklam (2017) que l’APL va doubler le nombre de ses bases, aujourd’hui au nombre de 37 du Tibet au Xinjiang, mais aussi augmenter ses capacités de défense antiaérienne.
Depuis le développement de routes et de voies de chemin de fer sur le plateau du Tibet, la Chine a un avantage certain par rapport à l’Inde dans le cas où il lui faudrait acheminer troupes et équipements, l’Inde ayant elle l’avantage d’avoir ses bases aériennes très proches, sur un arc allant de l’Assam au Ladakh, mais les routes dans l’Himalaya restent vulnérables à des attaques de missiles, de drones ou d’artillerie chinoise. Delhi aura, elle, plus de difficultés à perturber l’approvisionnement ou le déplacement des troupes sur le plateau du Tibet.
Les postes de commandement et les nœuds logistiques du nord de l’Inde sont également vulnérables en cas d’affrontement, particulièrement ceux situés en Uttarakhand, Himachal Pradesh, Jammu & Kashmir et au Ladakh. A contrario, le centre de commandement principal chinois en charge de la frontière indienne, celui de Chengdu, quartier général du Western Theatre Command (WTC), est à des milliers de kilomètres de la frontière. Deux subdivisions ont été créées au sein du WTC, le Tibet Military District (TMD) et le Xinjiang Military District (XMD). Le TMD, avec 40000 hommes, couvre la zone de l’Arunachal Pradesh, du Sikkim, de l’Uttarakhand et de l’Himachal Pradesh tandis que le XMD, avec deux divisions et 26000 hommes, fait face au Ladakh.
La PLA-Air Force connait une montée en puissance importante avec l’ambition de déployer dans la zone au moins 180 Multi-Role Capability Aircraft (MRCA) répartis sur plusieurs nouvelles bases qui disposeront d’abris renforcés ainsi qu’une défense antimissile à base de HHQ-9 afin de contrer le missile russo-indien Brahmos. Dans le district de Shannan et Gyanste, sur la frontière, ainsi qu’à Lhassa, de nombreux sites de stockage souterrains sont construits afin d’y entreposer différents types de missiles de croisière[6]. La composante air de l’APL doit être capable d’interdire l’espace aérien au-dessus de son territoire et de protéger au mieux les aéronefs de la PLA-AF qui devront décoller à très haute altitude, donc avec une charge d’emport limitée au contraire de l’Indian Air Force, les bases de Tezpur, Misamari, Jorhat, Hashimara, et Bagdogra étant situées principalement en plaine.
4ème partie – L’évolution des doctrines
Lorsque l’armée indienne a mené l’opération « Kailash Range » en octobre 2020 afin de prendre position sur les hauteurs du lac et Pangong Tso et occuper les hauteurs de Rezang La et Rechin La, elle a fait preuve d’innovation afin de contrer les ambitions chinoises en utilisant la même tactique, celle du fait accompli cher à l’APL, que ce soit en Inde ou au Bhoutan. Elle a également créé deux nouvelles brigades, Bhajrav et Rudra, adaptées à ce type d’opération[7], capable de contrer les tentatives adverses, mais assez mobiles dans cet environnement hostile pour mener des opérations.
Quant à l’APL, sur une plus grande échelle, elle a développé une nouvelle doctrine, « cold start-style » qui lui permettrait d’être opérationnel en l’espace de 24-48 heures et prendre de court ses adversaires qui pourraient mettre plusieurs semaines pour monter en puissance. En cas de conflit, par exemple pour le contrôle de Taiwan, elle pourrait avoir à attaquer à l’Est et défendre à l’Ouest, il lui faut pour cela être opérationnelle rapidement. La « golden window », cette période de 24 à 48 heures qui permet de prendre l’initiative, avait été évoquée dans l’un des livres de référence de l’APL, The Science of Military Strategy publiée en 2020[8].
Cette doctrine est enseignée depuis mi 2022 et tous les personnels y sont entrainés. Des exercices d’envergure sont lancés, avec très peu de préparation, comme ce fut le cas fin 2022 dans les districts militaires du Tibet, du Xinjiang, mais aussi dans le détroit de Taiwan lors de la visite de Nancy Pelosi en aout 2022 ou plus récemment en avril 2025 avec le Strait Thunder-2025A qui simulait un blocus de Taiwan.
Conclusion
L’importance, et le potentiel de développement, du commerce bilatéral sino-indien cachent de moins en moins les tensions persistantes autour de la frontière sino-indienne. Pour la Chine, l’Himalaya et le détroit de Taiwan peuvent être vus comme un outil fédérateur en cas de menaces, avérées ou pas, sur l’intégrité du pays. Pour Narendra Modi, dont la politique nationaliste se doit d’être ferme si l’image de l’Inde est écornée, la situation est plus complexe. Il est identifié par Pékin comme un allié des États-Unis, mais l’Inde reste fidèle à sa tradition diplomatique d’équilibre, elle reste donc proche de la Russie et de l’Europe. Cependant, depuis 1962, la situation est restée plutôt stable à part quelques affrontements, mais Delhi a choisi cette fois de mettre les moyens pour renforcer sa défense qui s’était fait submerger en octobre-novembre 1962. Il n’est plus question de construire des avant-postes de plus en plus loin en territoire contesté comme c’était le cas en 1960-61 avec la forward policy mais plutôt de renforcer sa frontière tout en profitant de toutes les opportunités pour prendre le contrôle d’un avant-poste stratégique, comme le fait la Chine depuis des années dans l’ensemble de l’Himalaya. De plus l’Inde se doit d’être attentive à la nouvelle doctrine « Cold start style » qui pourrait la concerner directement, la plupart des exercices se déroulant non loin de ses frontières.
[1] https://www.business-standard.com/economy/news/china-beats-us-to-emerge-as-largest-trading-partner-of-india-in-fy24-gtri-124051200126_1.html
[2] https://www.thehindu.com/business/budget/economic-survey-2023-24-fdi-inflows-from-china-can-help-india-increase-global-supply-chain-participation/article68431739.ece
[3] Shubhajit Roy, India & China agree: Situation at LAC not in each other’s interest, Indian Express, 5 juillet 2024. [En ligne : https://indianexpress.com/article/india/jaishankar-wang-yi-talks-sco-india-china-border-issue-9431924/]
[4] Chris Miller, Vishnu Venugopalan, Apple’s Supply Chain: Economic and Geopolitical Implications, Juin 2025. [En ligne : https://www.aei.org/wp-content/uploads/2025/06/Apples-Supply-Chain.pdf?x97961]
[5] Liu Xin, Guo Yuandan et Zhang Hui, China unveils details of 4 PLA martyrs at Galwan Valley border clash for first time, reaffirming responsibility falls on India, Global Times, Février 2021. [En ligne : https://www.globaltimes.cn/page/202102/1215914.shtml]
[6] Vinayak Bhat, China is reinforcing underground military facilities near Tibet-Arunachal border, The Print, Avril 2019. [En ligne : https://theprint.in/defence/china-is-reinforcing-underground-military-facilities-near-tibet-arunachal-border/217826/]
[7] Vinayak Bhat, Indian Army to operationalise 25 Bhairav light combat battalions in six months, The New Indian Express, octobre 2025. [En ligne : https://www.newindianexpress.com/nation/2025/Oct/22/indian-army-to-operationalise-25-bhairav-light-combat-battalions-in-six-months]
[8] China Aerospace Studies Institute, In Their Own Words: Science of Military Strategy 2020, Janvier 2022. [En ligne : https://www.globaltimes.cn/page/202102/1215914.shtml]

