L’Asie du Sud, au cœur des luttes d’influences

Les tensions autour de la notion de l’Indopacifique entre la Chine et certains pays ne se concentrent pas qu’en mer de Chine, cette question est également l’objet de débats au sein des pays de l’Océan indien et plus particulièrement de la baie du Bengale. En effet, Washington cherche à convaincre des pays comme le Bangladesh de rejoindre son Indo-Pacific Strategy (IPS) américaine. Si l’IPS n’est pas le QUAD, elle en partage quelques notions essentielles, comme la défense du droit international et la liberté de navigation. Aussi, afin de peser dans ce débat, Pékin, comme Washington, s’emploient à convaincre les gouvernements de la région à s’engager dans des partenariats avec eux. On l’a vu récemment avec les déclarations de l’ambassadeur chinois à Dacca mais cette lutte d’influence se fait également sur d’autres terrains, comme à l’ONU.

Contre le QUAD, une mise en garde de la Chine

Lors d’un évènement organisé par la Diplomatic Correspondents’ Association of Bangladesh, l’ambassadeur chinois à Dacca, Li Jiming, a enjoint le pays à ne pas rejoindre l’initiative du QUAD car une telle décision endommagerait grandement les relations entre les deux pays. Cette déclaration a provoqué de vives réactions au sein de la classe politique bangladaise, dont celle du ministre des Affaires étrangères qui l’a qualité d’ « agressive » et de « malheureuse ». Après avoir reçu le soutien de Hua Chunying, le porte-parole du ministère chinois des Affaires étrangères, cette déclaration de l’ambassadeur devenait quasiment une posture diplomatique officielle, ciblant le QUAD vu comme une small clique against China.

Cependant, le Bangladesh n’a jamais prétendu, officiellement, rejoindre le QUAD mais, dans la baie du Bengale, il est moins proche de Pékin que ne peut l’être un pays comme le Sri Lanka. Peu de temps auparavant, début mars 2021, après plusieurs mois de réflexion, Dacca avait refusé la proposition américaine de rejoindre l’IPS.

Avec l’Inde comme voisin, membre du QUAD et alliée des États-Unis sur cette question, Pékin s’inquiète d’un éventuel retournement diplomatique. Elle en a fait l’expérience aux Philippines, mais Dacca et Colombo sont deux partenaires essentiels pour la Chine dans la région : le Bangladesh pour la baie du Bengale et le Sri Lanka pour l’Océan indien. D’autres pays renforcent leur présence dans la région, comme le Japon, qui, en accord avec ses partenaires du Quad, souhaite contrer l’influence de la Chine et de la BRI par son propre programme de développement économique. Ainsi, les visites du ministre chinois de la Défense, Wei Fenghe, à Dacca et Colombo ne sont pas étrangères à ces craintes.

Les influences étrangères sur le Bangladesh…

Partenaire important de la Chine, il participe aux programmes de la Belt Road Initiative, aux routes maritimes de la soie ainsi qu’au projet de corridor économique Bangladesh-Chine-Inde-Myanmar. Mais c’est aussi le deuxième plus important acheteur d’armes chinoises au monde, ce qui en fait un marché de premier plan pour Wei Fenghe.

À l’occasion de sa visite, Wei a déclaré que les deux pays devaient coopérer afin de maintenir la paix régionale et la stabilité et éviter que des puissances étrangères ne créent une alliance militaire en Asie du Sud. Mais la Chine est loin d’être la seule puissance souhaitant peser sur les orientations stratégiques du pays. L’Inde, même avant Galwan, s’inquiétait des projets d’infrastructures portuaires construits par Pékin, comme le Sonadia Deep-Sea Port Project qui aurait pu servir de relais à la marine chinoise. S’il ne resta qu’au stade de projet, l’accord qui devait être signé en 2014 ne le sera jamais et il sera décisivement abandonné en octobre 2020.

Pékin soupçonnait l’Inde, le Japon et les États-Unis d’être derrière cette décision, Tokyo espérant que son Partnership for Quality Infrastructure y supplante la BRI. Quant aux États-Unis, s’ils ne peuvent attirer Dacca dans leur IPS, il existe déjà une coopération militaire entre les deux pays. C’est Washington qui entrainent les Casques bleus bangladais, tandis que plusieurs exercices antiterroristes communs ont été menés et qu’en 2018, Washington a donné plus de 5 millions de dollars pour que le pays acquière cinq Metal Shark Boat afin de participer à sa sécurité maritime.

Néanmoins, le Bangladesh reste un pays souverain, il l’a rappelé lors de cette visite, d’autant qu’il envisageait de définir sa propre stratégie pour l’indopacifique guidée par la défense de la libre circulation maritime.

.. et sur le Sri Lanka

À Colombo, Wei Fenghe était sur un terrain beaucoup plus favorable, les autorités sri-lankaises ne cachant par leur préférence pour Pékin, vu comme un allié indispensable afin de résister aux pressions de Delhi et Washington. L’affaire de la résolution au Conseil des droits de l’homme des Nations unies en est le symbole. Les États-Unis ont soutenu une résolution permettant l’ouverture d’une enquête approfondie sur des suspicions de meurtres de civils lors de l’offensive décisive menée par l’armée sri-Lankaise contre le mouvement des Tigres de libération de l’Eelam Tamoul (LTTE) en 2009. Alors que l’Inde avait voté contre en 2012, cette fois, elle s’est abstenue.  Colombo peut ainsi compter sur le soutien de la Chine au sein des instances multilatérales, d’autant que c’est elle qui a fourni l’équipement militaire permettant à l’armée sri-lankaise de remporter la victoire.

Ainsi, malgré l’affaire du port d’Hambantota et du piège de la dette, les projets de la BRI au Sri Lanka sont favorisés par les autorités, au détriment des projets indien et japonais, beaucoup moins mis en avant médiatiquement, que ce soit par le Sri Lanka, mais aussi par leurs propres promoteurs. Néanmoins, la classe politique sri-lankaise dans son ensemble ne partage pas les décisions prises par le Président Rajapaksa Gotabaya. Plusieurs responsables politiques, ainsi que des moines bouddhistes, se sont opposés au projet majeur en cours, le Colombo Port City, mais sans succès.

Pourtant, c’est son frère ainé, alors Président, qui avait signé avec la Chine l’accord pour la construction du port d’Hambantota et l’emprunt de 8 milliards de dollars auprès de la Chine. Un emprunt que le pays était incapable de rembourser, le forçant à céder le port à la Chine pour au moins 99 ans. En revanche, un accord entre l’Inde et le Japon d’une part, et le Sri Lanka d’autre part afin de réaliser un nouveau terminal pour les containers, East Container Terminal, et d’un montant de 500 millions de dollars a été annulé en début d’année en raison « d’oppositions locales ».

Ainsi, l’Asie du Sud est aujourd’hui comme l’Asie du Sud-Est, une région ou la Chine, les États-Unis, le Japon et l’Inde cherchent à accroitre leur influence. Si le Bangladesh tente de maintenir une certaine neutralité en s’accordant avec tout le monde, comme peut le faire Singapour en Asie du Sud-Est, le Sri Lanka a clairement pris parti pour la Chine en lui offrant des relais qui lui ouvre les portes de l’Océan indien.

Pour aller plus loin (en anglais) :

China’s Warning to Bangladesh on the Quad

Indo-Pacific strategy: US wants Dhaka on its side

Bangladesh won’t consider joining security initiative under U.S. Indo-Pacific strategy

Bangladesh, China agree to increase military cooperation

Bangladesh Buries the Sonadia Deep-Sea Port Project

Wooing Bangladesh To Quad Against China Not To Help Bangladesh Devt

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