L’Afghanistan et le Népal dans le jeu des puissances régionales

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Tandis qu’une affaire d’espionnage sème le trouble sur la politique afghane de Pékin, le Népal doit également composer avec ses voisins.

Kaboul, nid d’espions

Le 10 décembre 2020, 10 ressortissants chinois ont été arrêtés à Kaboul par le service de renseignement afghan, le National Directorate of Security. Accusés d’espionnage, ils seront rapatriés en Chine le 4 janvier après 23 jours de détention et, semble-t-il, des excuses en privé de la part du gouvernement chinois. Dans l’intérêt des relations entre Pékin et Kaboul, peu de détails ont fuité, mais l’affaire fut assez importante pour que le Président afghan, Ashraf Ghani, charge son vice-président, un ancien du NDS, de superviser les investigations.

Une fausse cellule, un véritable objectif

Ce qu’il en ressort, c’est que les ressortissants chinois seraient membres du Ministry of State Security, qu’ils ont été appréhendés à Kart-e-Char (banlieue ouest de Kaboul) en possession d’armes et d’explosifs et qu’au moins deux d’entre eux étaient en contact étroit avec le réseau afghan Haqqani qui lutte contre les forces de l’OTAN et le gouvernement central. L’objectif, selon le NDS, était de créer une fausse cellule d’un réseau terroriste existant, l’East Turkestan Islamic Movement (ETIM), opérant au Xinjiang et fondé par un membre de la communauté ouïghour, Hasam Mahsum, abattu en 2003 par les forces pakistanaises au Waziristân.

Ce faux réseau aurait permis aux services chinois d’identifier les activistes de l’ETIM opérant sur le territoire afghan et de surveiller leurs activités dans ce pays. Les défenseurs des droits de l’homme accusent régulièrement les autorités chinoises de prendre l’ETIM comme prétexte pour imposer des restrictions à la communauté des ouïghours au Xinjiang. D’autant que ce mouvement n’est plus classé comme terroriste par les États-Unis parce son existence même soulève des doutes après dix ans sans actions revendiquées. Il reste cependant sur la liste de l’ONU.

L’Afghanistan entre Pakistan, Inde et Chine

Pour Pékin, il est vital de protéger ses intérêts en territoire afghan afin de ne pas entraver la bonne conduite des projets de la Belt Road Initiative dans la région et garantir un accès aux matières premières présentes sur le territoire afghan, dont des terres rares, du lithium et du cobalt. Afin d’y parvenir, elle apporte un soutien militaire non négligeable pour sécuriser le côté afghan de la frontière du Xinjiang. Dans le même temps, l’alliance avec le Pakistan lui est également indispensable alors qu’Islamabad est régulièrement accusé de déstabiliser le pays. Pour la Chine, il s’agit de faciliter le commerce sino-afghan tandis que le Pakistan apporte son soutien aux talibans, et aux autres groupes, qui pourraient lui être utiles en cas de conflit avec l’Inde.

Ainsi, l’Afghanistan reste encore prisonnier du « grand jeu » régional, mais l’affaire des espions chinois met en lumière une autre méthode, plus directe, qu’utiliserait Pékin afin de servir ses intérêts.

Katmandou, nid d’élection

Quant au Népal, il doit louvoyer entre l’Inde et la Chine sur fond d’aggravation des tensions entre les deux géants asiatiques. S’il fut plutôt proche de l’Inde, l’annexion du Sikkim en 1975 par Delhi et la victoire des maoïstes en 2006 a parachevé la formation d’un lien très fort entre Pékin et Katmandou, débuté en 1960 par la signature de l’accord frontalier et du traité de paix et d’amitié sino-népalais.

L’ambassadrice et le Premier ministre

Aujourd’hui, c’est la politique intérieure népalaise qui serait suivie attentivement par Pékin. Tout comme en Afghanistan, de nombreux projets de la BRI sont en cours de réalisation en territoire népalais, comme le Trans-Himalayan Multi-Dimensional Connectivity Network, et un changement de gouvernement pourrait les remettre en question. C’est grâce à l’alliance entre le Parti communiste marxiste-léniniste et le Parti communiste maoïste qu’est né le Parti communiste népalais qui a remporté les élections en 2018 sous la conduite de son dirigeant, K.P. Sharma Oli.

Des divergences au sein de son parti (PC marxiste-léniniste), ainsi qu’avec son allié, ont poussé le Premier ministre a demandé au président népalais de dissoudre le Parlement et de convoquer de nouvelles élections prévues pour avril et mai 2021. Pékin, à l’origine de l’alliance entre les deux partis népalais, a tenté une conciliation en dépêchant un haut représentant du Parti communiste chinois, Guo Yezhou, mais sans succès. Déjà en avril 2020, l’ambassadrice chinoise au Népal, Hou Yanqi, s’était immiscée dans les discussions entre les différents leaders des partis communistes népalais, s’attirant des accusations d’ingérence de toute part, y compris de la part du Premier ministre.

Toutefois, sur fond de gestion contestée de la pandémie, quel que soit le vainqueur, qu’il soit communiste ou non, les contentieux avec le voisin indien font que le Népal ne changera pas sa politique étrangère. La présence de l’armée indienne dans la région népalaise de Kalapani a renforcé la coopération militaire entre le Népal et la Chine, marquée par la visite du ministre chinois de la Défense en novembre 2020.

La Joint Commission Inde-Népal

C’est dans ce contexte que s’est tenu le 15 janvier la sixième rencontre bilatérale entre le ministre indien des Affaires extérieures, S. Jaishankar, et son homologue népalais, Pradeep Kumar Gyawall. Si cette rencontre n’a pas résolu la dispute frontalière, ce fut l’occasion pour le Népal de rappeler qu’il soutenait la candidature de l’Inde en tant que membre permanent du Conseil de sécurité de l’ONU. En plus du commerce bilatéral, différents projets d’infrastructures (pipelines, ferroviaires, etc…) ont été abordés ainsi que le franchissement de la frontière qui doit être facilité par la construction de nouveaux points de passage.

Tout comme l’Afghanistan, le Népal doit composer avec ses puissants voisins, mais à la différence de Kaboul pris en étaux entre le Pakistan, la Chine et les pays d’Asie centrale, Katmandou dispose de plus de latitude pour exercer une certaine neutralité.

Pour aller plus loin (en anglais) :

Chinese spies caught in Kabul get a quiet pardon, fly home in chartered aircraft

Conspiring on Afghan soil? Sino-Pak collusion in Kabul

Nepal heads to surprise election next year after PM loses ground

Chinese envoy steps in to save PM Oli govt, her office says don’t want NCP in trouble

Chinese defense minister meets Nepalese chief of army staff

Nepal: Understanding 6th Joint Commission meeting with India

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