L’Himalaya, plus qu’une chaîne de montagnes

Le « toit du monde » occupe une place particulière dans les relations entre le sous-continent et le monde chinois. L’évolution récente du Népal, le rapprochement sino-bhoutanais et le Tibet sont autant de facteurs à prendre en compte pour évaluer l’impact de la région himalayenne sur l’environnement sécuritaire de la Chine et de l’Inde. De plus, ces dernières années, avec le développement des infrastructures de part et d’autre, l’Himalaya représente encore moins qu’en 1962 une barrière naturelle infranchissable. Priorité des autorités chinoises, la relance du commerce transfrontalier n’a pas atteint les objectifs fixés dans une zone où 3800 km de frontières sino-indiennes ne sont pas définis et seulement trois cols sont ouverts, aussi, 70 % du commerce sino-himalayen se fait avec le Népal.

Le Bhoutan

L’Inde et le Bhoutan signèrent leur premier traité d’amitié en 1865 et il fut le premier à reconnaître l’indépendance de l’Inde. Le traité fut révisé en août 1949 avec la nouvelle clause comme quoi l’Inde assisterait le Bhoutan dans ses relations extérieures, le petit royaume himalayen recherchait ainsi la protection de New Delhi alors que le pouvoir communiste menaçait le Tibet. Bien que non écrite, la clause d’assistance militaire semblait sous- entendue, comme l’annoncera Nehru en novembre 1959 en déclarant que « toute agression contre le Bhoutan serait une agression contre l’Inde ». En septembre 1971, le Bhoutan, devenant membre de l’ONU, prit peu à peu son indépendance diplomatique, mais les liens avec l’Union indienne restent étroits, 90 % de ses exportations se dirigeant vers l’Inde. En 2005, une constitution établit une monarchie constitutionnelle démocratique dotée d’un parlement bicaméral et de partis politiques. Deux ans plus tard, le traité fut à nouveau révisé et renforça la souveraineté et l’indépendance du petit pays, la clause sur la politique étrangère disparue et le royaume pouvait désormais importer librement, sans l’accord préalable de l’Inde, des équipements militaires.

Avec le monde chinois existe une tradition ancienne d’interaction culturelle et religieuse or le royaume n’a pas eu de relations diplomatiques avec la RPC pendant près de 40 ans et les échanges économiques et commerciaux sont restés marginaux depuis que la frontière a été fermée en 1962. Cependant, les contacts politiques avec la RPC ont été renoués en 1984 et le contentieux territorial se limite maintenant à quelques pâturages où se rencontrent les éleveurs bhoutanais et tibétains. Un accord sur « le maintien de la paix et de la tranquillité sur la frontière » a été signé en décembre 1988, mais les négociations restent bloquées, car le Bhoutan s’inquiète lui aussi du développement des infrastructures routières aux abords de la frontière et des incursions régulières de Tibétains en territoire bhoutanais.

Népal

Géographiquement, le Népal est plus ouvert vers le sud, avec un accès à la plaine du Gange, que vers le nord et son plateau tibétain quasi désertique. Dès 1947, les dirigeants de l’Inde tentent d’influer sur la transformation politique du Népal et ils joueront, fin 1950, un rôle majeur dans la chute de l’oligarchie de la famille des Rana qui détenait le pouvoir depuis 1846. Le traité de juillet 1950 autorise la libre circulation des biens et des personnes entre les deux pays et prévoit une coopération stratégique. Durant les cinquante dernières années, les grandes réformes politiques du Népal ont été chaque fois introduites soit avec l’appui de l’Inde, soit au contraire au nom de l’« indépendance nationale » et tous les rapprochements népalais à l’égard de la Chine peuvent être interprétés comme des tentatives de mise à distance de l’Inde. Katmandou reconnaîtra très tôt la souveraineté de la Chine au Tibet (1956) et la coopération sino-népalaise s’est développée régulièrement depuis l’établissement des relations diplomatiques entre les deux pays en 1955. Le 28 avril 1960, un traité de paix et d’amitié est signé et en octobre commenceront les travaux d’une commission chargée d’étudier le tracé des frontières. Ce traité, signé le 5 octobre 1961, fera gagner 300 km² au Népal et la ligne de démarcation épousera presque entièrement la ligne frontalière traditionnelle. La relation sino-népalaise a donné lieu à de nombreux échanges ainsi qu’a des programmes de coopération dont l’Inde a souvent pris ombrage. La Chine a fourni au Népal une aide financière et technique significative dans le domaine des infrastructures, routes et centrales hydroélectriques principalement. Le rapprochement sino-américain des années 1970 puis les tentatives d’apaisement sino-indiennes au début de la décennie suivante auront deux effets sur le Népal. D’abord, son territoire ne sera plus utilisé en vue d’actions anti-chinoises, les camps de réfugiés tibétains les plus proches de la frontière sont évacués en 1974, et l’annexion du Sikkim provoquera l’inquiétude de Katmandou qui regardera de plus en plus vers la Chine.

En 1989, l’Inde ferme ses postes-frontières avec le Népal pour protester contre l’autoritarisme du régime, cette situation dure quinze mois et conduit à son effondrement. Le nouveau gouvernement népalais, dirigé par le Nepali Congress, assure alors à Pékin que les équilibres traditionnels de la diplomatie népalaise seront préservés. Une zone de libre-échange entre le Népal et la Chine est établie l’année suivante, ce qui permet l’essor du commerce bilatéral. C’est en février 1996 que le Parti communiste népalais maoïste (PCN-M) lance la « guerre populaire », cependant, bien que maoïstes, ils n’ont pas de lien particulier avec la Chine actuelle dont ils ont condamné les « dérives droitières » et la « trahison de l’idéal révolutionnaire ». New Delhi tarde à condamner l’insurrection tandis que Pékin la dénonce immédiatement ce qui soulève des doutes sur les intentions indiennes. À partir de 2001, l’Inde comme les USA, et le Royaume-Uni apporteront un soutien direct à l’armée népalaise, soutien qui sera suspendu avec le coup d’État royal de février 2005. Le roi se tournera alors vers la Chine auprès de laquelle il obtiendra des armes, en contradiction avec les termes du Traité signé 55 ans plus tôt avec l’Inde. Le roi ordonne la fermeture de la représentation du Dalaï-lama à Katmandou et son armée rapatrie même certains Tibétains à la frontière népalo-tibétaine. Cela marque le déclin de l’influence indienne qui devra désormais cohabiter à la fois avec la Chine, les États-Unis, le Royaume-Uni et les Nations Unies, qui sont chargées de superviser la transition politique. Un nouvel accord sino-népalais sera signé en juillet 2002 pour promouvoir la coopération bilatérale dans le domaine du commerce, du tourisme et des transports.

Aussi, on constate un rapprochement entre le Népal et la Chine plutôt qu’une approche neutraliste, mais la dominance de l‘Inde sur le versant sud de l’Himalaya n’est pas une donnée dont le Népal peut s’affranchir. La Chine y mène d’importants projets de développements, ce qui lui vaut la gratitude de Katmandou, mais l’Inde n’est pas en reste et ce qu’elle fait dans l’Afghanistan de l’après-taliban n’est rien de moins que ce qu’elle a fait pour le Népal et le Bhoutan pendant un demi-siècle, à savoir une importante assistance au développement[1]Sharma Rajeev, South Asia’s Rectangular Triangle – Nepal, Bhutan and India, 2010.. Pour l’exercice 2008-2009, l’aide au Népal se montait à 30 millions de dollars, en plus du soutien au processus de paix, et le commerce bilatéral avec l’Inde compte pour plus de 58 % de son commerce extérieur total. De plus, après de multiples appels de la part de la classe politique népalaise pour renégocier le Traité de 1950, l’Inde et le Népal signèrent en octobre 2009 un nouveau traité qui donnera au Népal un meilleur accès au marché indien et un rééquilibrage des relations. Des points de passage, des routes de transit (dont une vers le Bangladesh) seront définis pour organiser les échanges de biens entre les deux pays. Vu de Pékin, le principal acquis de l’approfondissement de la coopération sino-népalaise sur la frontière reste toutefois le renforcement du contrôle de l’immigration clandestine des Tibétains pour qui la route du Népal reste la voie principale pour rejoindre le Dalaï-lama à Dharamsala. En septembre 2015, le Népal a dû faire face à une crise énergétique provoquée par l’arrêt des exportations indiennes d’essence pour protester contre une modification de la constitution népalaise qui y supprimait la référence à la religion hindouiste. La participation du Népal à la BRI à partir de 2017 est rendue nécessaire par sa trop grande dépendance envers son voisin indien.

References

1 Sharma Rajeev, South Asia’s Rectangular Triangle – Nepal, Bhutan and India, 2010.
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