Coopération ?

La visite de Narayanan ramena un peu de réalisme et de modération dans les relations sino-indiennes. Il rappela la pensée de Gandhi qui disait qu’une réelle amitié entre l’Inde et la Chine serait basée non sur l’économie ou la politique, mais sur une « irrésistible attraction » et celle de Deng Xiaoping qui pensait que l’Asie ne réaliserait pas sa destinée à moins que l’Inde et la Chine apprennent à coopérer et à prospérer. Après avoir rencontré tous les personnages les plus importants du régime chinois, dont Jiang Zemin, Li Peng et Hu Jintao, un accord fut conclu pour la création d’un Eminent Persons Group (EPG) chargé de proposer des recommandations pour améliorer la coopération. Concernant le commerce, beaucoup d’efforts restaient à faire. En 1999, le montant annuel était de deux milliards de dollars tandis que le commerce sino-japonais représentait 66.2 milliards de dollars.

Li Peng, le président de l’Assemblée nationale populaire, arriva en Inde en janvier 2001. Avant son départ, il qualifia l’Inde de « pays majeur en Asie du Sud, mais aussi en Asie, destiné à jouer un rôle de plus en plus prééminent dans les affaires régionales et globales ». La visite de Li Peng était importante, car ce fut sa seule étape alors que traditionnellement, les dirigeants chinois visitaient également le Pakistan et un autre pays de la région, ce fut aussi la plus longue depuis longtemps. Le Premier ministre Vajpayee était en déplacement au Vietnam et en Indonésie et il ne revint qu’avant le départ de Li Peng pour avoir un entretien avec lui. L’absence de Vajpayee peut être vue comme un rappel de sa visite à Pékin en février 1979 quand, justement, la RPC choisit d’attaquer le Vietnam. Pour ne pas troubler la rencontre, les cas du Tibet et de la nucléarisation de l’Inde ne seront pas abordés. Mais le problème de l’afflux de produits chinois sur le marché indien restait en suspens ainsi que celui de la balance commerciale. Cette question était largement commentée dans les médias indiens et les industriels faisaient part de leurs inquiétudes aux plus hauts responsables politiques. Ces produits étaient de faible technologie et de faible valeur ajoutée, ce que peu d’entreprises indiennes pouvaient fabriquer en très grandes quantités.

Dans l’après 11 septembre, le rôle que les États-Unis joueraient dans la région soulevait de nombreuses questions. La guerre contre le terrorisme appelait l’Inde et le Pakistan à y jouer un rôle et la Chine passa d’un statut de concurrent stratégique à celui de partenaire dans la guerre contre le terrorisme. Prévue en novembre 2001, mais repoussée à janvier 2002 en raison de ces événements, la visite en Inde du Premier ministre chinois Zhu Rongji était très attendue sur le plan économique, mais aussi pour formaliser la reprise des visites de haut rang. Il avait déjà visité quatre pays d’Asie du Sud en mai 2001, dont le Pakistan, et arriva dans un moment de grandes tensions indo-pakistanaises suite à l’attentat contre le parlement indien en décembre 2001 et il appela l’Inde à la retenue. La Chine ne pouvait pas s’impliquer au Cachemire, mais comme elle prétendait être une grande puissance régionale, elle ne pouvait pas non plus ignorer la situation en Asie du Sud, les arguments comme quoi l’Inde et la Chine devaient laisser de côté leurs contentieux et avancer sur le plan économique avaient leurs limites. Pour l’Inde, l’aspect économique ne pouvait être traité exclusivement en laissant de côté les autres questions, et l’absence de reconnaissance du Sikkim comme territoire indien par la RPC s’ajoutait aux autres blocages et le fossé politique ne se résorbait pas entre l’Inde et la Chine.

C’est le rapprochement indo-américain qui poussera les Chinois à discuter de manière plus intense avec l’Inde. En novembre 2002, Hu Jintao remplace Jiang Zemin comme secrétaire général du PCC, mais ce n’est qu’en mars 2003 qu’il fut élu président de la RPC. Wen Jiabao fut lui nommé Premier ministre. Le tandem Hu Jintao – Wen Jiabao hérita d’une nation devenue la sixième puissance économique mondiale tandis que de nouveaux défis apparaissaient, inégalités, chômage, pauvreté, disparités régionales, corruption au sein du PCC. Aussi, les nouveaux leaders devaient maintenir le développement économique tout en maintenant la stabilité interne et externe. C’est dans ce contexte que Vajpayee se rendra à Pékin en juin 2003.

Jusqu’ici, quatorze sessions du JWG s’étaient tenues sans avoir donné de résultats significatifs et les échanges de cartes étaient rares. Le déplacement du Premier ministre indien devait donner lieu à un changement d’approche, les contacts devaient être plus politiques. Pour cela, des représentants spéciaux furent nommés dont la première rencontre eut lieu en octobre 2003 à New Delhi. Sur la question du Tibet, Vajpayee rappela une nouvelle fois la position indienne, que l’Inde reconnaissait la « région autonome du Tibet comme faisant partie de la République populaire de Chine »[1]Hongwei Wang, Some thoughts on sino-indian relations, 2010., le terme « autonome » prêtant là encore à confusion, car dans la déclaration de 1954, l’Inde faisait référence à la « région tibétaine de Chine ». Cependant, c’était la première fois que les deux parties signaient une déclaration commune à l’issue d’une rencontre.

À la mi-2004, le Congrès revient aux affaires grâce à l’United Progressive Alliance (UPA). Le nouveau premier ministre, Manmohan Singh, se rendit à Vientiane en novembre pour le troisième sommet Inde-ASEAN, ces sommets formant le prolongement de la LEP. De plus, l’Asie du Sud-Est était la région la plus significative dans les interactions sino-indiennes et les membres de l’association observaient attentivement les deux puissances régionales.

Wen Jiabao se rendit à son tour en Inde en avril 2005 après une tournée dans les pays d’Asie du Sud. Le commerce, qui n’était que de trois milliards de dollars en 2000, se montait à 13 milliards en 2004, de 79 % supérieurs à celui de 2003. Les exportations indiennes avaient augmenté de 80,5 %, les Chinoises de 77,2 %. Par contraste, le commerce indien avec son principal partenaire, les États-Unis, n’avait augmenté que de 23 %. Dû à la croissance du commerce sino-indien, les deux nations envisageaient même la création d’un Free Trade Agreement. La « coopération constructive », terme alors en vigueur pour désigner les relations sino-indiennes, se transforma en « partenariat stratégique et de coopération pour la paix et la prospérité ».

Ce nouveau partenariat, qui prévoyait d’éviter toutes confrontations, de cultiver l’amitié et d’intensifier les interactions économiques, fut complété par un accord « sur les paramètres politiques et les principes à suivre pour le règlement de la frontière sino- indienne ». C’était en quelque sorte une feuille de route qui comprenait onze articles, dont un qui faisait mention de la prise en compte des intérêts de leurs populations vivant dans les zones frontalières. L’idée n’était plus de régler la question secteur par secteur comme le voulait l’Inde, mais d’en discuter tous les points litigieux en même temps. Un autre accord fut conclu, le Confidence Building Measures (CBM), qui détaillait la marche à suivre en cas de franchissements de la frontière par inadvertance, voir même d’affrontements et, point très important, la RPC reconnut officiellement la souveraineté de l’Inde sur le Sikkim à l’occasion de cette visite.

Désormais, une structure à trois étages avait en charge les négociations :

  • Les dirigeants des deux pays,
  • Les représentants politiques spéciaux,
  • Le Joint Working Group qui comprenait des bureaucrates, des officiels et des experts.

Les rencontres bilatérales de haut gradé étaient de plus en plus fréquentes ainsi que des exercices navals conjoints, comme ce fut le cas en 2003 et 2005. L’Inde et la Chine participèrent à partir de 2006 à la prospection de ressources naturelles dans les pays en développement. Dans ce but, une joint-venture avait été créée en décembre 2005 entre l’entreprise chinoise Sino-petroleum corporation of China et l’entreprise indienne Indian Petroleum & Gas company. Cette nouvelle entité entreprit de racheter 38 % du capital de Canadian Oil Company en Syrie. Mais le domaine où les Chinois voulaient coopérer le plus avec l’Inde était bien celui des nouvelles technologies.

La visite de Hu Jintao du 20 au 23 novembre 2006, l’année de l’amitié sino-indienne, s’inscrivit dans la série des grands déplacements qui, depuis 1988, marquaient les négociations sur la question frontalière. C’était le moment où les deux pays étaient vus sur la scène internationale comme les futurs acteurs d’un changement des règles du jeu en faveur des pays en voie de développement. Cependant, deux événements jetèrent le trouble sur cette visite. Premièrement, à la mi-2006, un quotidien indien, l’Hindustan times, fit mention de la construction d’un barrage sur la rivière Sutlej dans l’ouest du Tibet, une rivière qui arrive en Inde dans l’Himachal Pradesh. Deuxièmement, une semaine avant la visite de Hu Jintao, l’ambassadeur chinois en Inde, Sun Yuxi, fit une déclaration à un média indien dans laquelle il évoquait le cas de Tawang et de l’Arunachal Pradesh. Il en profita pour rappeler la position chinoise, « la totalité de l’État de l’Arunachal Pradesh est un territoire chinois et revendiqué comme tel »[2]Arunachal Pradesh is our territory : Chinese Envoy, 2006. [En ligne : http://www.rediff.com/news/2006/nov/14china.htm] Consulté le 12 mai 2020.. Les parlementaires d’Arunachal Pradesh demandaient au Premier ministre d’obtenir de la Chine une renonciation claire à leurs revendications. Cette déclaration provoqua des remous dans la classe politique indienne bien après le départ de Hu Jintao, le 28 novembre, le ministre indien des Affaires étrangères, Pranab Mukherjee, a dû rappeler dans une déclaration au parlement que l’Arunachal Pradesh faisait partie de l’Union indienne et que son statut n’était pas négociable.

Sans avancer sur les négociations frontalières, cette visite fut surtout l’occasion de faire progresser une nouvelle fois les relations économiques. Dans la déclaration commune du 21 novembre est réaffirmé le principe qu’un « engagement économique et commercial général entre l’Inde et la Chine est une composante essentielle de leur Partenariat stratégique et de coopération », Hu Jintao qualifia les relations sino-indiennes de « globales avec une portée bilatérale, régionale et internationale » et plusieurs points furent énoncés pour intensifier cette coopération. Un accord bilatéral sur la protection et la promotion des investissements fut conclu, il permettait d’encadrer les investissements bilatéraux dans des domaines qualifiés de sensibles comme le secteur portuaire et les télécommunications. L’Inde subissait de nombreuses critiques de la part des Chinois sur cette question, car elle avait refusé d’autoriser la firme chinoise Hutchison Port Holdings d’investir dans les ports de Mumbaï et de Chennaï pour des raisons de sécurité, mais aussi quand l’entreprise publique Bharat Sanchar Nigam Ltd. fit pression sur le gouvernement indien pour prévenir l’implantation de deux firmes chinoises, Huawei et Zhongxing Equipement Company dans le Nord et l’Est du pays en mai 2010, cela pour les mêmes raisons[3]Huang Yasheng, The myth of economic complementarity in sino-indian relations, 2011..

References

1 Hongwei Wang, Some thoughts on sino-indian relations, 2010.
2 Arunachal Pradesh is our territory : Chinese Envoy, 2006. [En ligne : http://www.rediff.com/news/2006/nov/14china.htm] Consulté le 12 mai 2020.
3 Huang Yasheng, The myth of economic complementarity in sino-indian relations, 2011.
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