Les liens sino-soviétiques

L’URSS reconnaît la République populaire de Chine dès le 3 octobre 1949, suivie par la plupart des démocraties populaires d’Europe orientale. Même si des problèmes frontaliers existaient, ils ne seront pas la cause de la brouille qui aura pour racine des différences de vues sur la voie à suivre pour le communisme, entre la vision soviétique de la dictature prolétarienne et la vision chinoise qui substituait à la notion de prolétariat celle de « peuple ». S’étirant sur 6640 km, la frontière comporte deux secteurs de part et d’autre de la Mongolie, un secteur oriental qui délimite la Mandchourie et un secteur occidental qui délimite le Xinjiang. L’ensemble des frontières sera fixé par des traités au XIXe siècle[1] Traité d’Aigoun et de Tienstin en 1858, Pékin en 1860, Livadia en 1879 et Saint-Pétersbourg en 1881. qui permettront à la Russie d’étendre son territoire d’environ 1,5 million de km² et, malgré un accord en 1924 qui prévoyait d’ouvrir des négociations entre les deux États pour les redéfinir, elles n’eurent jamais lieu. Mais c’est le soutien apporté par l’URSS au Guomindang et l’opposition de Moscou à Mao Tsétoung qui porteront les germes de la discorde. Malgré cela, après le voyage du dirigeant chinois et de Zhou Enlai à Moscou en décembre 1949, deux traités furent signés. L’un le 14 février 1950 qui posait les bases d’une « amitié, d’alliance et d’assistance mutuelle » et un autre le 27 mars qui comprenait essentiellement des accords économiques et la création de compagnies mixtes sino-soviétiques. La Chine et l’URSS concluaient une alliance défensive contre le Japon ou tout allié de celui-ci.

Après la mort de Staline, les relations sino-soviétiques s’améliorèrent et divers accords négociés depuis 1952 furent rapidement conclus, les grands projets pour lesquels l’URSS s’engageait à aider la Chine passant de 50 à 141. L’URSS lui octroyait un nouveau crédit, prévoyait la rétrocession de Port-Arthur et s’engageait dans le plan du développement économique de la RPC. Cependant, Moscou était plus préoccupée par ses intérêts en Europe qu’en Extrême-Orient et la RPC s’était plutôt tournée vers le Tiers-monde après Bandung. Dans le domaine militaire, les deux États avaient des politiques radicalement différentes en matière d’armements atomiques, l’URSS désirait en garder le contrôle tandis que pour Pékin, c’était une garantie d’indépendance. Enfin, la Chine populaire ne voulait pas être considérée comme un satellite de l’URSS au même titre que les pays d’Europe orientale (elle n’adhéra pas au Pacte de Varsovie) et souhaitait participer à la direction du camp socialiste.

Trois points défendus par Khrouchtchev allaient annoncer la rupture. Premièrement, la coexistence pacifique que le dirigeant soviétique voulait durable alors que Mao Tsé-toung n’y voyait qu’un stade transitoire avant une guerre pour anéantir le capitalisme. Ensuite, la Chine voulait une transition rapide de sa société vers le communisme, un « Grand bond en avant » alors que l’URSS privilégiait une évolution intérieure par étapes. Dernièrement, la déstalinisation, outre le fait de condamner les crimes de l’ancien dirigeant soviétique, visait également toutes formes de culte de la personnalité, dont celui pratiqué par Mao Tsé-toung. Quand les incidents frontaliers se multiplièrent entre l’Inde et la RPC, l’URSS ne fit que regretter le conflit entre « deux pays amis », ce qui plaçait sur le même plan l’Inde « bourgeoise » de Nehru et la Chine socialiste. Les divergences devinrent publiques quand l’URSS décida, le 16 juillet 1960, de retirer de Chine ses 1390 experts qui s’y trouvaient. Les accords de coopération économique et technique étaient suspendus et les envois d’équipements interrompus. Après la crise de Cuba, la presse chinoise se déchaîna contre l’URSS qui avait choisi la « compromission ».

Le conflit était entré dans une phase critique et l’affrontement direct entre les deux États pouvait déboucher sur une crise militaire majeure. Jusqu’en 1963, les questions territoriales n’avaient jamais été évoquées, mais elles allaient prendre une place importante dans la querelle. Dès l’été 1962, plusieurs incidents frontaliers avaient eu lieu au Xinjiang et Pékin avait accusé Moscou d’inciter les populations musulmanes de Chine à passer en URSS et au cours de l’année 1963, divers documents chinois allaient soulever la question des « traités inégaux ». À partir de l’automne 1963, la RPC commença à encourager la création de « partis marxistes-léninistes » sécessionnistes et dès 1964, la presse chinoise leur accorda une attention parfois démesurée. De plus, la Révolution culturelle allait cristalliser l’antagonisme ou pendant trois années les incidents diplomatiques ne devaient jamais cesser. La crise de Tchécoslovaquie fut un événement de grande importance pour l’évolution du conflit, à partir de cette date, la Chine considérait l’URSS comme un « État social impérialiste » et le Pacte de Varsovie comme un instrument de sa politique expansionniste. La Chine se sentait menacée car le déséquilibre des forces avantageait Moscou sur la frontière et après des incidents en mars 1969, Pékin adopta une position plus prudente et de nouvelles négociations s’ouvrirent en octobre.

La persistance des difficultés sino-soviétiques

Divers incidents provoquèrent un regain de tensions en 1974, comme l’expulsion de diplomates soviétiques en janvier, et les conditions dans lesquelles s’effectua la réunification du Vietnam en 1975 attisèrent également la rivalité sino-soviétique à propos de l’Indochine. Cependant, des négociations plus techniques avaient permis quelques avancées et les incidents de mars 1969 avaient marqué le début d’une militarisation de la zone. Ce sont à la fois l’ouverture et les réformes économiques chinoises qui vont faire évoluer la situation. Pour qu’elles réussissent, il était nécessaire d’obtenir une détente avec l’URSS, d’où la majorité de l’équipement industriel venait, et de manœuvrer entre une coopération économique, tout en évitant une collusion politique, et stratégique avec l’Ouest. Moscou accepta la reprise de négociations qui s’ouvrirent au mois de septembre 1979, le traité de 1950 arrivant théoriquement à expiration.

L’entrée des troupes soviétiques en Afghanistan devait conduire le gouvernement chinois à suspendre ces pourparlers et les contacts ne reprirent qu’en mars 1983, le commerce frontalier fut à nouveau autorisé et de nombreux accords techniques furent conclus. L’accession au pouvoir de Gorbatchev en 1985 modifia le cours des relations. Cela commença par une amélioration sensible du commerce entre l’URSS et la RPC. Sur le plan politique, il énonça en juillet 1986 une réduction partielle des troupes sur la frontière et en juillet 1987, les frontières sur l’Amour et l’Oussouri furent fixées au milieu des fleuves, ce qui était le cœur de la revendication chinoise. D’autre part, les traités sur le désarmement américano-soviétique et la réduction des effectifs soviétiques en Asie avantageaient la Chine sans qu’elle ait à faire de concessions. Cependant, la question des frontières n’était pas complètement résolue, tout comme la crise indochinoise, et les relations avec les États-Unis étaient à nouveau tendues alors que les manifestations étudiantes prirent une ampleur croissante en Chine à partir de 1986 et que le Tibet s’agitait en 1987.

La chute du Mur et les relations triangulaires Chine-Russie-Usa

Dès le mois de mars 1989, les émeutes à Lhassa avaient attiré l’attention de la communauté internationale. Après la mort de l’ancien secrétaire général du PCC, Hu Yao-Pang, des manifestations d’étudiants exigeant une libéralisation du régime se développèrent à Pékin à partir du 17 avril, réprimées dans la nuit du 3 au 4 juin par le gouvernement chinois. Les premiers à réagir furent les États-Unis qui dès le 5 juin annonçaient la suspension des ventes d’armes ainsi que des échanges de personnalités de haut rang entre les deux pays tout en accordant l’asile politique à de nombreux étudiants. Les capitales ouest-européennes, plus réservées au début s’alignèrent sur les positions américaines, comme le Japon. En revanche, les réactions furent pratiquement nulles dans les autres pays du monde, l’URSS considéra qu’il s’agissait d’une affaire intérieure chinoise tandis que le Tiers-monde se réfugia derrière un prudent mutisme. Pékin analysa les sanctions comme un « complot des forces réactionnaires du capitalisme occidental ». La Chine s’employa, dès l’été 1989, à restaurer ses relations avec les États occidentaux et dès la fin de 1989, l’unité des puissances occidentales se lézardait tant elles désiraient reprendre le commerce avec Pékin.

Les sanctions financières américaines furent levées en janvier 1990 et le reste de la communauté internationale suivit l’exemple de Pékin. À la fin de 1991, l’isolement de la Chine était en grande partie brisé, pour autant, tous les obstacles n’étaient pas surmontés. Pékin allait être contraint de s’adapter à un camp socialiste qui se transformait rapidement. Lors de la fin de l’URSS et de l’avènement de la Communauté des États Indépendants, la RPC s’empressa de reconnaître ces États avant la République de Chine, mais aussi pour couper court à toute extension de l’agitation nationaliste qui secouait ses nouveaux voisins musulmans, tandis que les traités frontaliers sino-soviétiques étaient confirmés par Boris Eltsine. Avec les États-Unis, deux problèmes étaient récurrents, Taiwan et le déficit de la balance commerciale. Bill Clinton, élu en 1992, entama sa présidence avec l’intention de réduire ce déficit tout en accordant, paradoxalement, à la RPC la clause de « nation la plus favorisée » ce qui permettait aux produits chinois de ne pas être surtaxés alors que Washington accusait Pékin de pratiquer un protectionnisme déguisé.

Divers incidents s’ajoutèrent à ceux-là, l’arraisonnement d’un cargo chinois en 1993 par les États-Unis, des problèmes en mer de Chine, des accusations d’espionnage portées contre Pékin en 1998 et le bombardement de l’ambassade chinoise de Belgrade en 1999. En 2000, Georges W. Bush fut élu sur un programme « America first », trois mois après sa prise de fonction, ce fut l’incident de l’ile d’Hainan entre un avion américain et un chasseur chinois et à l’été 2001, il autorisera la vente d’armes à Taiwan. De plus, Condoleeza Rice, future conseillère à la sécurité nationale de Bush Jr., avait déclaré en février 2000 que la Chine n’était plus la puissance du statu quo, mais un concurrent stratégique des États-Unis et qu’elle représentait désormais une menace potentielle pour la stabilité de la région Asie-Pacifique. Aussi, l’administration Bush Jr. renforcera les alliances existantes tout en cherchant à en créer de nouvelles.

Cependant, les attentats du 11 septembre poussèrent les États-Unis à ne plus se focaliser uniquement sur la Chine et en août 2005, un « dialogue stratégique » sera instauré, le président américain visitant Pékin en novembre de la même année, imité par son homologue chinois, Hu Jintao, en avril 2006. La politique de l’administration Obama vis-à-vis de la Chine a été marquée par une certaine continuité avec celle de son prédécesseur. D’un simple partenaire commercial, les États-Unis ambitionneraient d’offrir à la Chine un statut de « partenaire global » et cherchent son soutien diplomatique sur la question de l’Iran, de la Corée du Nord et du Pakistan, mais aussi sur le problème climatique. Obama a participé à l’ouverture du premier « dialogue stratégique et économique Chine-États-Unis » qui s’est tenu à Washington en juillet 2009 à l’occasion duquel il a affirmé que la « relation entre les États-Unis et la Chine allait façonner le XXIe siècle ».

Avec la Russie, même si les années 1990 ont vu une nette amélioration des relations entre Moscou et Pékin, un sommet après l’autre, ce sont surtout les ventes d’armes qui s’améliorent. La création de l’OCS a participé à la consolidation de la relation et les rencontres de haut niveau se sont poursuivies avec régularité les années suivantes, mais c’est en raison du nouveau contexte international qui s’est substitué à la Guerre froide et des inquiétudes partagées vis-à-vis des États-Unis que Pékin et Moscou ont décidés d’approfondir leurs relations. Ils ont d’abord signé un « partenariat constructif » en 1994 puis se sont engagés dans un « partenariat stratégique » en 1996, ce dernier renforcé en juin 2001 par la signature d’un « Traité d’amitié, de coopération et de bon voisinage ». La signature de ce traité leur a permis à la fois de synthétiser les accords précédents, mais aussi de manifester leurs positions communes pour la défense d’un monde multipolaire régulé par l’ONU et pas uniquement fondé sur les seules valeurs occidentales. Entre 2001 et 2003, les relations se sont refroidies en raison de problèmes commerciaux, mais leur commune opposition à l’opération militaire américaine en Irak les a nouveau rapproché tout comme le projet de déployer le bouclier antimissile jusque dans l’ancienne zone d’influence soviétique et le renforcement de l’alliance nippo-américaine qui sont autant de gestes interprétés par la Chine et la Russie comme une tentative d’encerclement.

References

1 Traité d’Aigoun et de Tienstin en 1858, Pékin en 1860, Livadia en 1879 et Saint-Pétersbourg en 1881.
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