Les grandes lignes de la politique étrangère de la RPC

En 1949, Mao Tsé-toung contrôle le cœur de l’ancien empire tandis que les provinces du Tibet, de Mongolie et du Xinjiang avaient profité de la guerre civile pour prendre leur distance avec l’autorité centrale. Or, comme Sun Yat-sen avant lui et Chiang Kai-shek qui affirmaient que « Le territoire de l’État chinois [était] délimité par les besoins de son existence et par les bornes de sa culture »[1]Joyaux François, Géopolitique de l’Extrême-Orient. Tome 1 – Espaces et politiques, Bruxelles, Éditions Complexe, 1991, p. 91., Mao Tsé-toung pensait que la restauration de la grandeur historique de la Chine exigeait la mise sous tutelle des territoires ayant été dominés auparavant par la dynastie Qing, il fallait alors restaurer le « système tributaire impérial ».

Ce système était basé sur trois points essentiels :

– La Chine se considère comme le « cœur central » de la région,
– La Chine a besoin d’un environnement stable à ses frontières, pour assurer sa propre stabilité intérieure et sa prospérité,
– Au centre, l’empereur donne en principe plus de « faveurs » aux États et royaumes tributaires qu’il n’en reçoit et pour sa « générosité », l’empereur gagne de leur part respect et bonne volonté.

C’est par l’action militaire que Mao Tsé-toung choisit de le faire en intervenant en Corée et en envahissant le Tibet, mais il négocia avec son allié de l’époque, l’URSS, pour restaurer la souveraineté chinoise sur Port Arthur, ce qui est fait en 1955. Les provinces frontalières n’étaient alors peuplées que de non-han, mais demeurant d’une importance capitale, car ce sont elles qui devaient assurer la sécurité du pays et en perdre une seule entraînerait la dislocation de la ligne de défense. C’est cette conception de la sécurité qui poussait à faire de tous les petits États périphériques de la Chine des « vassaux » et cette volonté d’en revenir à la situation territoriale qui a précédé l’ère coloniale, un des fondements de la politique extérieure menée par la RPC à sa création. Cette doctrine évoluera et la RPC choisira également de protéger ses bases industrielles et ses villes, et plus seulement ses frontières.

Bien que les communistes chinois étaient très critiques vis-à-vis du concept de géopolitique, une « géographie impérialiste », mais aussi de celui d’ « espace vital » dont ils avaient été les victimes lors de l’expansion impériale japonaise, Mao Tsé-toung formula au lendemain de la Seconde Guerre mondiale sa première théorie en matière de politique internationale en s’inspirant d’explications de nature géopolitique. Cette théorie, dites des « zones intermédiaires » développait l’idée selon laquelle tout ce qui s’étendait entre les États-Unis et l’URSS constituait une seule et même « zone intermédiaire » dont le caractère principal était son absence d’unité. Avec le traité d’alliance signé en février 1950 avec l’URSS, Pékin abandonna cette théorie et calqua son discours sur celui de Moscou et de la doctrine Jdanov d’un monde divisé en deux camps, le camp impérialiste et antidémocratique d’une part et le camp anti-impérialiste et démocratique d’autre part. C’est pourquoi la RPC dut condamner les régimes de Nehru, d’U Nu en Birmanie et de Sukarno en Indonésie qui venaient pourtant de la reconnaître. Il faudra attendre la mort de Staline pour que la position chinoise évolue et que la RPC admette l’existence d’États neutres, « pacifiques, démocratiques et indépendants ». C’est durant cette période que seront exposés les « Cinq principes de coexistence pacifique » à la conférence de Bandung en 1955 par le Premier ministre Zhou Enlai, ceci dans le but d’établir des relations de « bon voisinage »[2]Chien-peng Chung, The « Good Neighbour Policy » in the Context of China’s Foreign Relations, China: An International Journal, 2009. avec les États de la région.

Quand l’alliance sino-soviétique commença à se fissurer à la fin des années 1950, elle renoua avec la théorie d’une zone intermédiaire située entre l’URSS et les États-Unis et dont la RPC faisait partie, l’URSS sera d’ailleurs bientôt qualifiée de « social-impérialiste ». En 1964, Mao Tsé-toung émit cette fois l’idée de deux « zones intermédiaires », la première regroupant les pays indépendants et les pays en lutte pour l’indépendance en Asie, en Afrique et en Amérique latine, la seconde s’étendant à l’ensemble de l’Europe occidentale, de l’Océanie et du Canada. Les pays de la première zone étaient exploités par autrui tandis que les pays de la seconde zone étaient exploités par les États-Unis. C’était une vision du monde s’appuyant sur des critères marxistes, d’autant plus que la RPC se donnait pour mission d’aider ces pays à se libérer de la tutelle de l’« impérialisme américain » ou du « révisionnisme soviétique ». Cela ne pouvait que tendre les relations avec ses voisins et limiter la politique de « bon voisinage », particulièrement dans les pays ou Pékin fournissait un appui matériel aux mouvements insurrectionnels communistes comme en Thaïlande, aux Philippines ou en Indonésie. Le conflit sino-soviétique et, plus tard la Révolution culturelle poussèrent la RPC à des thèses de plus en plus extrêmes, elle accusa l’URSS de collaborer avec les « bourgeoisies nationales » alors que le seul moyen de libération devait être la « guerre révolutionnaire populaire ». Cette ligne se précisa après 1963, mais ne connut que des échecs et fut condamnée lors des deux sommets de Prague en mai et décembre 1965 ou se retrouvaient les Partis communistes de la région.

En 1965 fut formulée une nouvelle théorie, celle de l’« encerclement des villes par les campagnes ». Lin Piao publie un article intitulé « Long Live the Victory of the People’s War ! »[3]Dont on peut trouver une version numérique : https://www.marxists.org/reference/archive/lin-biao/1965/09/peoples_war/index.htm dans lequel il voit l’Amérique du Nord et l’Europe occidentale comme des « villes » et l’Asie, l’Amérique latine et l’Afrique comme des « campagnes ». Il construit à partir de la théorie de la « guerre du peuple » de Mao Tsé-toung une doctrine qui assimile l’impérialisme japonais à un impérialisme américain, oppresseur, équipé d’un armement supérieur, comme ce fut le cas avec le Japon, et quoique puissant, ne disposant pas de suffisamment de ressources pour occuper l’ensemble des espaces du Tiers-monde, la « nouvelle campagne », et donc contraint de se concentrer sur quelques régions particulières, les « nouvelles villes ».

En 1974, la dernière théorie, dite des « trois mondes » fut émise. Dans le premier monde, on trouvait les États-Unis et l’URSS, dans le second, l’Europe, le Japon et le Canada, et dans le dernier, le Tiers-monde dans lequel la RPC s’était incluse. C’était la première fois que l’on trouvait à la fois les États-Unis et l’URSS dans un même ensemble. Le second, comme la première zone intermédiaire, était composé des pays qui, bien qu’ayant des rapports colonialistes avec le Tiers-monde, subissaient à des degrés divers la mainmise ou la menace de l’une ou l’autre des superpuissances. Le troisième monde n’était autre que les « nouvelles campagnes ». Avec la mort de Mao Tsé-toung et la fin de la Révolution culturelle en 1976, la République populaire de Chine mit fin au soutien apporté aux mouvements marxistes et la théorie des « trois mondes » fut abandonnée dans les années 1980 tandis que la RPC menait sa politique d’ouverture. Pour que ces réformes soient menées à bien, il était nécessaire de disposer d’un environnement stable pour favoriser le développement économique du pays. Elle s’orienta vers une politique débarrassée de toute considération idéologique et noua des relations diplomatiques avec de nombreux pays, y compris pro-soviétiques.

Après s’être rapprochée des États-Unis au début des années 1970, elle améliore ses relations avec l’URSS à partir de 1989 et son centre d’intérêt se déplace du Tiers-monde vers les États-Unis, l’Europe, le Japon puis la Russie. C’est la politique internationale qui doit désormais servir le développement et pour éviter toute ingérence dans ses affaires intérieures, Pékin refuse de s’immiscer dans les affaires des autres pays, comme la Birmanie, et reste passif face à la question du Soudan, quitte à ne pas assumer les responsabilités qui lui incombent en tant que membre permanent du Conseil de Sécurité des Nations Unies. Un « bureau des affaires internationales » est créé dans chaque ministère pour valoriser l’image de la RPC auprès de l’étranger, particulièrement après la répression de Tiananmen. De plus, ce développement économique doit renforcer la légitimité du PCC, mis à mal par la Révolution culturelle.

Pendant la décade qui suivit Tiananmen, la RPC tenta de s’extraire de son isolement diplomatique dans lequel elle était plongée. Dès mars 1990, Deng Xiaoping énonce deux nouvelles orientations, l’anti-hégémonisme et l’établissement d’un nouvel ordre multipolaire à la fois dans le domaine politique et économique. Aussi, au lendemain du démantèlement de l’Union soviétique, Pékin relance ses réformes économiques, ses relations bilatérales et se rapproche des institutions internationales et régionales. En 1997, Jiang Zemin appelle à un nouvel ordre international et à une démocratisation des relations internationales, il énonce quatre points importants selon lui :

– Respect de la souveraineté des États et non-ingérence dans leurs affaires intérieures,
– Aplanir les différends et trouver un terrain d’entente pour la coopération,
– Résoudre les contentieux de manière pacifique,
– Promouvoir la multipolarité dans le système international.

La crise financière asiatique de 1997 permit à la Chine de mettre à l’épreuve cette nouvelle attitude et elle tenta d’apporter son soutien à des pays en difficultés comme la Thaïlande. Au début des années 2000, ses critiques envers les États-Unis s’atténuèrent, car l’émergence d’une rivalité bipolaire avec les États-Unis ne pouvait être que contre-productive et menacer son émergence globale, de plus, l’URSS avait déjà tenté l’expérience avant de s’effondrer. Pékin choisit donc d’adopter un discours international plus modéré et de privilégier l’engagement diplomatique et l’intégration régionale tout en essayant de contenir l’influence des États-Unis et d’atténuer la peur contre la menace chinoise, Chinese Threat, présente dans les milieux des décideurs occidentaux. Elle appuie son « émergence pacifique » avec deux principes. Tout d’abord, elle cultive le consensus, le « Consensus de Pékin » remplaçant celui de Washington, ensuite, elle pratique le Soft Power, ou « puissance douce ». Énoncé en premier lieu par Joseph Nye, ce concept est depuis transposé comme modèle de diplomatie à d’autres États.

Aussi, par la capacité à influencer les autres sans avoir à proférer des menaces ou des incitations, mais également grâce à son influence économique et à son réseau culturel en pleine expansion (incarné par les instituts Confucius), la Chine cherche à promouvoir la « Société harmonieuse ».

Le « Consensus de Pékin », formulé pour la première fois par un Américain en 2004, Joshua Cooper Ramos, est un concept qui poursuit les mêmes objectifs que celui de Washington, mais dans un ordre différent. Le premier privilégie la stabilité, le développement et la non- ingérence alors que le second fait des réformes un préalable au développement et à la stabilité tout en insistant sur la lutte contre la corruption, la transparence et les droits de l’homme[4]Chaponnière Jean-Raphaël, Un demi-siècle de relations Chine-Afrique, Afrique contemporaine, 2008.. Malgré les critiques à son encontre, que ce soit justement sur ce dernier point ou sur sa modernisation militaire, les succès économiques chinois ont nourri son Soft Power et la culture chinoise connaît une renaissance. Les instituts Confucius, centre de diffusion et d’apprentissage des langues et de la culture chinoise se sont implantés dans 15 universités à travers les États-Unis et dans 100 autres à travers le monde. Elles ont pour mission principale de mieux faire connaître la Chine au monde et de véhiculer une image positive. Ses réussites ont fait d’elle un modèle de développement et sa présence de plus en plus marquée dans les forums et organisations régionales ou internationales, ainsi que sa politique traditionnelle de non-ingérence, ont séduit. C’est dans cet esprit qu’Hu Jintao appela à la construction d’une « Société harmonieuse » lors d’un discours au sommet Asie-Afrique de Djakarta en 2005. L’idée d’Hu Jintao était de faire savoir que la Chine d’aujourd’hui ne considérait aucun pays comme son ennemi et que cela constituait la base de la nouvelle diplomatie chinoise[5]Ruolin Zheng, La Chine et sa nouvelle stratégie globale, Revue internationale et stratégique, 2007.. Ce concept fait certainement référence à un penseur confucéen du début du XXe siècle, Kang Youwei, qui écrivit en 1928 un livre sur la « Grande Harmonie ». Cet idéal avait pour socle une politique étrangère capable de promouvoir la paix internationale et la diversité culturelle, tout en reconnaissant la légitimité de l’intérêt national qui pouvait parfois l’emporter sur ces idéaux.

La République populaire de Chine s’applique également à sécuriser son approvisionnement énergétique par la mise en place, à travers l’investissement et le commerce, de liens de coopération avec des pays dans toutes les régions du globe. Sur ce point, la diplomatie chinoise est parfois qualifiée uniquement de diplomatie énergétique bien qu’elle participe également au développement économique par le biais de ses investissements. Cependant, cette nouvelle politique n’est pas dénuée d’ambiguïtés, ni de continuité avec les objectifs traditionnels de la RPC dans le monde : le maintien du régime politique actuel de parti unique et l’accession à un statut de grande puissance capable de hisser la Chine, du moins sur le plan diplomatique, au même rang que les États-Unis, tout en instrumentalisant parfois le nationalisme à des fins politiques. Ce fut le cas contre le Japon en 2005 ou lors de chacune des crises concernant Taïwan, et les contentieux frontaliers ou maritimes non réglés ainsi que la question de la modernisation de l’Armée populaire de libération limitent la politique étrangère chinoise.

Données de 2012, mise à jour en cours.

References

1 Joyaux François, Géopolitique de l’Extrême-Orient. Tome 1 – Espaces et politiques, Bruxelles, Éditions Complexe, 1991, p. 91.
2 Chien-peng Chung, The « Good Neighbour Policy » in the Context of China’s Foreign Relations, China: An International Journal, 2009.
3 Dont on peut trouver une version numérique : https://www.marxists.org/reference/archive/lin-biao/1965/09/peoples_war/index.htm
4 Chaponnière Jean-Raphaël, Un demi-siècle de relations Chine-Afrique, Afrique contemporaine, 2008.
5 Ruolin Zheng, La Chine et sa nouvelle stratégie globale, Revue internationale et stratégique, 2007.
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