L’histoire du renseignement en Inde

Chanakya dans son Arthasastra (3ème siècle av. J.-C. ou 2ème siècle apr. J.-C.) encourageait déjà les rois Maurya à créer un service d’espionnage sur lequel se reposer pour mener des opérations secrètes. Un roi faible entouré de voisins puissants se devait de pouvoir mener des guerres secrètes (kuta yuddha), des missions d’espionnages diverses, des assassinats politiques et des missions de déstabilisation chez ses voisins, mais aussi être capable d’identifier toutes les menaces avant leur manifestation. Un puissant voisin préoccupé par des troubles intérieurs ne peut se lancer dans des opérations militaires d’envergure hors de ses frontières. Depuis l’époque de Chanakya, les buts de l’espionnage n’ont pas changé et les principes de bases restent les mêmes, le développement de la science et de la technologie ont seulement apporté des outils à l’art de l’espionnage.

Le renseignement intérieur et extérieur

Intelligence Bureau

C’est l’agence de sécurité intérieure indienne qui est chargée, entre autres, du contre-terrorisme et du contre-espionnage. Créée par le Raj en novembre 1920 suite au mouvement d’auto-gouvernance du Mahatma Gandhi, Swaraj, l’Intelligence Bureau vit ses prérogatives accrues à partir de 1933 quand les troubles qui mèneraient à la seconde guerre mondiale commencèrent. Il devait désormais collecter des renseignements dans les zones frontalières. En 1947, après l’indépendance, Sanjeevi Pillai fut le premier directeur d’origine indienne. Avec le départ des Britanniques, l’IB manquait cruellement d’agents entraînés. Au début des années 1950, il était très présent dans les provinces du nord-est du pays pour lutter contre les mouvements séparatistes. En 1949, Sanjeevi Pillai avait organisé un département du renseignement extérieur qui avait repris le rôle dévolu au militaire avant 1947 qui était de collecter des informations dans les zones frontalières. Mais la débâcle de 1962 contre la Chine et son manque d’efficacité lors de la guerre contre le Pakistan en 1965 démontrèrent ses limites. Ses services n’avaient pas réussi à percer les intentions chinoises, n’avaient pas constaté la montée en puissance des troupes de l’Armée populaire de libération à la frontière et n’avaient pu fournir des renseignements fiables sur le Pakistan.

Les opérations menées par l’IB ne sont jamais déclassifiées aussi il est difficile de connaître l’ampleur de ses missions, de ses succès ou ses échecs. L’IB pratiquerait de nombreuses écoutes téléphoniques illégales dans l’intérêt de la sécurité et la tranquillité du public mais ses écoutes viseraient souvent des opposants politiques. Son implication dans la politique intérieure du pays et ses difficultés de recrutement nuisent, selon les experts, à son efficacité. L’IB est sous l’autorité du ministère des affaires intérieures mais en pratique le directeur de l’IB est membre du Joint Intelligence Committee (JIC) aussi il peut reporter directement au premier ministre en cas de nécessité. Il avait prévenu le gouvernement indien qu’une attaque sur Mumbaï allait avoir lieu en novembre 2008 et que les assaillants viendraient de la mer mais par manque de renseignements plus précis, les attaques eurent lieu.

Le RAW : Research and Analysis Wing

Le Research and Analysis Wing trouve son origine dans l’Intelligence Bureau. Ce fut vers le début de l’année 1967 que l’idée d’un département séparé de l’IB et spécialisé dans le  renseignement extérieur fut évoquée. Il fut créé en septembre 1968 sous l’impulsion d’Indira Gandhi. Cette organisation a considérablement accru l’influence de l’Inde sur la scène régionale mais son rôle dans la politique étrangère indienne dépendait des premiers ministres qu’elle servait. Le premier directeur du RAW, Rameshwar Nath Kao, qui dirigeait la section du renseignement extérieur à l’IB, est pour beaucoup dans ses succès dès sa création comme victoire contre le Pakistan en 1971 ou l’appui a l’ANC sud-africaine. Mais l’organisation a été critiquée pour son manque de coopération avec la sécurité intérieure, ses faibles capacités d’analyses et son absence de transparence.

Après avoir commencé avec des moyens limités et un effectif de 250 personnes, dès le début des années 1970, son budget avait été multiplié par 15 et les effectifs se comptaient par milliers. En 1971, Rameshwar Nath Kao persuada le gouvernement de la nécessité de créer un service de reconnaissance aérienne, l’ARC (Aviation Research Centre). L’ARC remplaça l’Indian Air Force dans ce rôle et dès le milieu des années 1970, le RAW disposait de photographies précises des installations chinoises et pakistanaises aux frontières. En 1976, Rameshwar Nath Kao devient secrétaire responsable de la sécurité nationale et ne rendait compte qu’au premier ministre, cette période était marquée par l’état d’urgence qui dura de 1975 à 1977. Le RAW était devenu alors la première agence de renseignements du pays. À la différence de la CIA ou du MI6, le RAW reporte directement au premier ministre et non au ministre de la défense et son chef fait partie du cabinet ministériel avec le titre de Secrétaire de cabinet. À la naissance du RAW, le personnel provenait essentiellement de l’IB, ensuite on commença à recruter parmi la police et les autres services pour permettre son expansion, désormais on recrute également à la sortie de l’université. L’entraînement d’un agent varie de 6 mois à un an, on lui enseigne la conduction d’opération clandestine et l’établissement d’un réseau.

Il a pour mission de :
– Surveiller les développements politiques et militaires dans les pays adjacents qui peuvent menacer directement la sécurité nationale mais aussi orienter la politique étrangère.
– Surveiller les livraisons d’armes et d’équipements militaires à destination du Pakistan, venant d’Europe, des États-Unis ou de Chine.
– Utiliser la diaspora indienne comme un lobby pouvant influencer la politique étrangère du pays d’accueil.

Pour les mener à bien, il collecte les informations essentielles aux intérêts indiens, les données récoltées sont traitées ensuite dans son centre de Lodhi Road à New Delhi. Il mène également des missions d’agressive intelligence, des missions de sabotage, de subversion, de terrorisme voir même d’insurrection pour déstabiliser le pays ciblé. Le RAW peut aussi obtenir ses informations par le truchement d’un pays tiers, ou recruter des agents dans le pays où il opère, que ce soit par le chantage ou la manipulation de mouvements séparatistes. Les ambassades fournissent une couverture idéale pour des agents, ainsi que les multinationales, les ONG et les missions culturelles. Les centres journalistiques peuvent aussi être employés comme couverture. Le RAW maintient une collaboration active avec les agences de renseignement russes, KGB puis FSB et GRU, le KHAD afghan, le Mossad israélien, la CIA et le MI6. L’intérêt commun porte sur le programme nucléaire pakistanais. Le RAW a une liaison particulière avec le Mossad dans le but de bénéficier de l’expertise d’Israël au Moyen-Orient et en Afrique du Nord et de se perfectionner dans le contre-terrorisme.

  • Le RAW au Bangladesh, Myanmar et au Sri Lanka

Le RAW a financé et armé le groupe Mukti Bahini qui se battait pour l’indépendance du Pakistan oriental, a facilité l’annexion du Sikkim et a fourni une aide militaire aux groupes hostiles au gouvernement prochinois du Myanmar (Birmanie), par exemple l’armée indépendante du Kachin, un état du nord de la Birmanie qui avait fait sécession après l’abrogation de la constitution de l’Union de Birmanie par le général Ne Win en 1962. Ils ont aussi appuyé les séparatistes tamouls, les Liberation Tigers of Tamil Eelam (LTTE) au Sri Lanka. Le RAW les a entrainés et armés jusqu’à ce que le LTTE développe des groupes séparatistes dans l’état indien du Tamil Nadu. En 1987, New Delhi a conclu avec le Sri Lanka un accord permettant le déploiement de troupes indiennes dans le cadre d’une force de paix dans le nord de l’île mais ces forces ont fini par affronter les groupes armés que le RAW avait formés. En 1991, Rajiv Gandhi, premier ministre au moment de cet accord, fut assassiné lors d’un attentat suicide.

  • Opérations clandestines en Afghanistan et au Pakistan

Depuis sa création, le RAW a aussi des liens étroits avec le KHAD, l’agence de renseignement afghane, étant donné l’aide que le RAW lui a apporté en lui fournissant des informations sur le Pakistan. Cette relation s’est accrue au début des années 1980 quand une coopération trilatérale est née entre le KGB, le KHAD et le RAW. Le KHAD surveillait pour le RAW les activités des Sikhs dans les zones tribales pakistanaises. Les Sikhs du Pendjab indien réclamaient un état indépendant, le Khalistan. L’ISI aurait installé sur le sol pakistanais des camps d’entraînement clandestins pour les Khalistani de la province du Pendjab pakistanais. Pendant cette période, l’ISI recevait de larges fonds en provenance d’Arabie saoudite et de la CIA dans le but d’armer les moudjahidin afghans, l’ISI a utilisé une part de ces fonds pour armer les Khalistani.

En représailles, au milieu des années 1980, le RAW a créé deux groupes d’opération clandestine, le Counter Intelligence Team-X (CIT-X) et le Counter Intelligence Team-J (CIT-J), le premier avait pour cible le Pakistan en général et le second était focalisé uniquement sur les groupes Khalistani. Les deux groupes devaient mener des opérations terroristes au Pakistan, principalement à Karachi et Lahore. Ces actions poussèrent le chef de l’ISI à rencontrer le chef du RAW et il fut convenu que tant que les Pakistanais ne mèneraient pas des opérations au Pendjab, le RAW ne mènerait plus d’opérations terroristes au Pakistan. Le RAW serait également responsable d’attentats dans les zones tribales et au Balouchistan. Ils armeraient les éléments responsables des violences, des armes de fabrication indienne ainsi que des explosives d’origine indienne ayant souvent été retrouvées.

  • Relations avec la CIA

Même si le RAW ne fut créé qu’en 1968, la CIA a assisté les services de renseignements indiens peu de temps après la guerre sino-indienne en formant dès 1962 un groupe nommé Establishment 22 qui recrutait des réfugiés tibétains en Inde pour mener des opérations d’infiltrations en Chine. Mais la coopération de la CIA avec l’ISI dans les années 1980 a rendu le RAW méfiant même si cela n’empêcha pas une collaboration ponctuelle dans des opérations antiterroristes. La CIA entraînait donc durant la même période l’ISI à mener des opérations terroristes et le RAW à contrer ses opérations. Les deux groupes CIT furent démantelés en 1997 par le premier ministre Gujral et avant cela, le premier ministre Narasimha Rao (1991-1996) avait interdit toutes opérations clandestines contre la Birmanie et la Chine pour réchauffer les relations avec ces deux pays.

  • Faiblesses du RAW

Après que les forces pakistanaises aient pénétré par surprise au Kargil en 1999, le RAW fut accusé de graves négligences. En 2000, après le rapport sur ces événements, il fut décidé de créer le National Technical Reseach Organization (NTRO) sur le modèle de la NSA, qui rassemblerait les informations des satellites espions, les drones et les avions espions indiens. Le gouvernement décida également de la création de la DIA, Defence Intelligence Agency. Avant, le RAW était la seule agence autoriser à agir à l’extérieur mais désormais, l’IB et le DIA peuvent également mener de telles opérations.

  • Succès majeur

Création du Bangladesh : l’Intelligence Bureau et le RAW menèrent des opérations au Pakistan oriental dès les années 1960. Ils participèrent à l’élaboration de la conspiration Agartala (1968), dirigée par la ligue Awami et à but séparatiste. Les agents du RAW dynamitèrent plusieurs infrastructures au Pakistan oriental pour affaiblir l’armée et la victoire de l’Inde en 1971 doit beaucoup à l’action du RAW.

Le projet Poornima : c’est le nom donné au programme nucléaire indien. Ce fut la première fois que le RAW fut impliqué dans un projet à l’intérieur des frontières indiennes. La mission du RAW était d’assurer la sécurité et la confidentialité du projet, mission qu’il mena à bien car l’Inde surprit la communauté internationale en effectuant un test atomique le 18 mai 1974.

Sikkim : Encerclé par le Tibet, le Népal, le Bhoutan et l’état indien du Bengale occidental, cet État était une cible intéressante pour les Indiens. Il était dirigé par un Maharaja et après que le Sikkim ait refusé d’intégrer l’Union indienne en 1947, Nehru lui accorda le statut de protectorat. Le RAW profita de la faible popularité du Maharaja pour provoquer des émeutes en 1973. Le Maharaja fut obligé d’en appeler à l’Inde qui le déposa et le Sikkim devint le 22ème état de l’Union indienne le 26 avril 1975.

Maldives : Pour faire rentrer ce petit pays dans la sphère d’influence indienne, le RAW aurait organisé en novembre 1988 un soulèvement à l’aide de 200 tigres tamouls du LTTE. À la requête du président des Maldives, Mr Mamoon Abdul Qayyum, les forces armées indiennes écrasèrent « l’insurrection ».

Opération Chanakya : C’était le nom de code de l’opération menée par le RAW au Cachemire. Le but était de diviser les moudjahidines kashmiris pour ensuite les éliminer. Ils menèrent des opérations de rançonnage et d’exactions qu’ils mirent sur le compte des séparatistes. Ils reçurent ensuite l’appui des Katsas du Mossad mais l’opération ne fut pas un grand succès et ils blâmèrent l’ISI pour toutes les exactions qu’ils avaient commises.

Interception des lignes téléphoniques : des agents du RAW avaient réussi à pénétrer les systèmes de communication pakistanais et ils purent ainsi écouter toutes les conversations des plus importants leaders du pays.

  • Les échecs

L’état d’urgence: Le directeur de l’IB avait déconseillé à Indira Gandhi de promulguer l’état d’urgence alors que le directeur du RAW y était favorable. Ce fut une erreur car le RAW continua à alimenter Indira Gandhi de rapports rassurants sur sa popularité ainsi que sur l’absence d’abus commis sous l’état d’urgence.

Opération Blue-Star: C’est le nom de code donné à l’assaut sur le lieu saint Sikh, le temple d’or d’Amritsar, en 1984. Même si c’était une affaire domestique, le RAW fut impliqué car on voyait dans ce soulèvement une main étrangère. Le RAW sous-estima les forces de Bhindranwale, leur leader, et ce qui devait être une courte bataille de 5 heures se prolongea 5 jours et des blindés durent intervenir. Indira Gandhi sera assassinée quelques mois plus tard par ses gardes du corps Sikhs.

L’assassinat de Mujib-Ur-Rahman: malgré des informations sur un projet d’assassinat de Mujib-Ur-Rahman, le leader de la ligue Awawi, le RAW ne put l’empêcher. Sri Lanka : Ce pays avait autorisé les avions pakistanais à se ravitailler sur son sol après que l’Inde ait interdit le survol de son territoire. Le RAW commença à entraîner des militants pour déstabiliser le pays mais il ne put contrôler les tigres et même l’intervention d’un corps expéditionnaire indien pour maintenir la paix ne put empêcher la guerre civile.

Données de 2012, mise à jour en cours.

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